dimanche 9 mai 2021

8 mai 1945: la mémoire du nazisme nourrit nos combats

 


8 mai: une mémoire actuelle, 76 ans après la chute du nazisme.


1945: la capitulation et la joie


Le 7 mai 1945, à 2h41 du matin, l'Allemagne nazie capitule. C'est la fin des combats en Europe.
Hitler, arrivé au pouvoir le 30 Janvier 1933, vient de se suicider, le 30 avril. Le "Reich de 1000 ans" qu'il promettait, aura duré 12 ans. Il a eu néanmoins le temps de déclencher la 2e guerre mondiale et de mettre en œuvre la Shoah.

Le lendemain, une immense vague de joie déferle sur la planète, provoquant des scènes de liesse dans toutes les capitales, à l’exception de Berlin et Tokyo.

Le régime impérial japonais poursuit les combats dans le Pacifique, la Seconde Guerre mondiale n’est pas encore terminée.

La joie est  ternie par la  découverte des camps de mise à mort , depuis quelques mois, au fur et à mesure de la progression des armées alliées, notamment soviétiques. Le dernier camp est "libéré" le 8 mai 1945; il s'agit de celui de Theresienstadt/Terezin, en Tchécoslovaquie alors que Auschwitz l'a été le 27 janvier de la même année. .

Alors même que s'effondrait le régime le plus réactionnaire que l'histoire ait connu, les peuples colonisés exprimèrent leurs aspirations à l’égalité et à l'auto-détermination.
Ainsi l’Algérie "française"  connait, en ce jour du 8 mai 1945, des scènes de répression coloniale d’une extrême violence. Les célébrations se terminent dans un bain de sang à Sétif, Guelma, et Kherrata, entraînant la mort d’environ 45 000 personnes.

Un passé toujours actuel

Le souvenir du 8 mai 1945 et plus généralement de la période de Vichy et de la collaboration avec les nazis demeure un sujet de  débat et de clivage notamment dans la droite, mais aussi dans une partie de la gauche. 

Ainsi Giscard d'Estaing, alors président de la République, avait supprimé la commémoration du 8 mai à partir de 1975, sous prétexte de construction européenne.
Elle fut rétablie en 1981 par Mitterrand. 

Mais ce dernier a maintenu la fiction d'une non responsabilité des autorités françaises notamment dans la déportation des Juifs de France.
Il a dans ce cadre mis en œuvre, de 1987 à 1992,  un hommage à Pétain auquel il ne mit fin qu'à la suite d'un important scandale face à la persistance de cette révérence si choquante. Alors qu'on commémore cette année le quarantième anniversaire de l'accession au pouvoir de Mitterrand le 10 mai 1981, le respect organisé de la personne de Pétain représente une des tâches de cette présidence.

 L'implication de Mitterrand et de Hubert Védrine dans le génocide des Tutsi de 1994, documentée certes encore incomplètement, dans le rapport Duclert, en est une autre.   
 

A droite, c'est Sarkozy qui lança, dès sa campagne électorale de 2007, une offensive d'ampleur contre la "repentance" et contre la reconnaissance de la participation des autorités françaises à la Shoah. A peine élu, il a choisi de boycotter la cérémonie du 8 mai 2007, pour ne pas se retrouver à côté de Chirac qui avait reconnu les responsabilités françaises dans la déportation des Juifs. 
A l'époque, Patrick Devedjian, alors dirigeant de premier plan de l'UMP, décédé depuis, en résumait ainsi les enjeux (dans le journal Le Monde du 10 avril 2007) : " La droite est sortie honteuse de la guerre. Depuis la Libération, la gauche exerce un magistère moral sur l'histoire, distribuant les bons et les mauvais points: à gauche le parti des fusillés, à droite les collaborateurs. Même Chirac n'a jamais dit qu'il était de droite, et Jospin n'a pas hésité à dire de la droite qu'elle était héritière d'un courant anti-dreyfusard, antisémite et raciste. Il (Sarkozy) a sorti nos valeurs de la réclusion, il redonne sa dignité à la  la droitisation de la société permet aujourd'hui ce réajustement idéologique qui anticipe la victoire politique".

Plus concrètement, il s'agissait alors pour la droite comme aujourd'hui de récupérer les thèmes et l'électorat du FN et donc de jouer sur le nationalisme. Sarkozy a sans cesse œuvré à légitimer  les thèses du Front National
Son successeur, Laurent Wauquiez, a poursuivi dans la même voie et accueilli en grande pompe Eric Zemmour qui travaille à réhabiliter Pétain et son régime. La campagne électorale qui s'ouvre pour les élections régionales de juin prochain et la présidentielle 2022 montre à quel point la lâcheté et la complaisance à l'égard des idées racistes du FN/RN entraîne toute la société vers une possible catastrophe. On a encore vu récemment un des dirigeants de la droite LR, Eric Ciotti, réduire ses différences avec le RN à une prétendu "capacité à gouverner" 

 


De son côté  Macron multiplie les lois répressives. Ses ministres dénoncent sans cesse un "islamo-gauchisme" inventé par les courants les plus réactionnaires de la droite. Cette épouvantail a pour vocation de discréditer ceux et celles qui s'opposent
 Emmanuel Macron a aussi voulu rendre hommage à Pétain, lors du centenaire de la fin de la première guerre mondiale. Il a repris l’argumentation bien connue sur le « grand soldat » qui aurait ensuite fait « des choix funestes ». Face au scandale, il a du renoncer à cet hommage.

Nous en appelons plus que jamais au combat contre les idéologies et actes racistes et antisémites quels que soient leur prétexte, et pour l'avenir d'un monde débarrassé de la menace fasciste.
 
Le soixante seizième anniversaire de la victoire contre le nazisme est commémoré cette année dans les conditions particulières de la pandémie du Covid.

Cela a déjà été le cas cette année des anniversaires en avril du génocide des Tutsi au Rwanda, marqué par la publication d'un important rapport sur les responsabilités françaises, et de celui des Arméniens. 
L'insurrection du ghetto de Varsovie a donné lieu à une importante mobilisation avec pour la première fois  l'organisation d'un hommage public sur la place de l'Hôtel de Ville de Paris, à l'appel du Réseau d'Actions contre l'Antisémitisme et tous les Racismes ( RAAR) et de nombreuses associations dont Memorial 98. La vidéo de cet événement se trouve ici 
La crise sanitaire du Covid donne lieu à un déferlement de propagande complotiste et antisémite et à des manifestations à tonalité d’extrême-droite dans plusieurs pays.
 
Malgré la défaite retentissante de Trump et la catastrophe sanitaire provoquée par lle fasciste Bolsonaro au Brésil

En France on assiste  à des attaques contre des responsables de santé d’origine juive .
Soral, toujours en liberté malgré ses condamnations à des peines de prison ferme, est évidemment  au premier plan avec sa vidéo nommée Couillonavirus Communauté organisée qui tient la France
Il y stigmatise "le gang qui a en charge la médecine d’État : Buzyn, Lévy, Bauer, Hirsch, Jacob, Guedj, Salomon… C’est la liste de Schindler. » il éructe que les Juifs « veulent faire du pognon sur le dos des Français, affaiblir le peuple français par le nombre de morts » .
Mais au delà de sa propagande, de nombreuses «  explications diaboliques » envahissent les réseaux sociaux et les milieux déjà touchés par l’intervention de réseaux complotistes d’extrême-droite, notamment lors du mouvement des Gilets jaunes.


Aux États-Unis les manifestations contre les mesures de protection sanitaire se sont multipliées, notamment dans le États dirigés par les démocrates,initiées  par une coalition de suprémacistes, d’intégristes et de lobbyistes des armes à laquelle se sont joints les complotistes « anti-vaxxers », hostiles aux vaccinations. De nombreux slogans antisémites ont été lancés lors de ces manifestations,
s’ajoutant ainsi aux crimes des synagogues de Pittsburgh et San Diego et à la manifestation meurtrière des suprémacistes blancs à  Charlottesville en août 2018.  
                                              L'appel à la manifestation fasciste de Charlottesville

En Allemagne, une mobilisation du même type se nomme «  Résistance 2020 » et s’appuie sur le parti d’extrême-droite AfD (Alternative pour l'Allemagne)
 Le co-président de ce parti Alexander Gauland décrit le jour de la fin de la Seconde Guerre mondiale, comme étant un "jour de défaite absolue".
Il réagissait ainsi aux appels répétés en Allemagne pour faire du 8 mai un jour férié, ce qui n’est pas le cas actuellement sauf à Berlin. Dans cette ville qui constitue aussi un État, le 8 mai a été fêté et férié à titre exceptionnel en 2020 lors du 75e anniversaire, en tant que symbole de libération du nazisme.  Une pétition nationale demande la généralisation de cette démarche.
 "Le 8 mai n'a pas le potentiel d'être un jour férié car c'est un jour ambivalent", a déclaré Gauland. "Pour les détenus des camps de concentration, c'était une journée de libération. Mais ce fut aussi un jour de défaite absolue, un jour de perte de grandes parties de l'Allemagne ( à l'Est) et de la possibilité de façonner de nouvelles choses".   
Gauland  n’en est pas à son premier dérapage en la matière, alors qu’il se présente comme le leader l’aile « modérée » de l’AfD, opposée au négationniste Bjorn Hoecke, chef du parti en Thuringe. 
En juin 2018, il avait comparé la période nazie à “une fiente d’oiseau” au regard de 6 000 ans d’histoire allemande. Une manière de réduire le IIIe Reich à un détail, ce qui avait déjà provoqué une vague de critiques. Il avait aussi vanté “les performances des soldats allemands durant la Seconde Guerre mondiale”, en septembre 2017.

La date du 8 mai rappelle à nouveau que le fascisme et le nazisme ont finalement été vaincus mais que si on les laisse prospérer, ils auront auparavant provoqué d'immenses drames et nombreuses catastrophes humaines.


MEMORIAL 98

lundi 3 mai 2021

En route vers le négationnisme: la nouvelle dérive de l'UJFP

 

Mise à jour du 6 mai 2021

 

L'UJFP déclare qu'elle a retiré son texte à caractère négationniste en publiant une "mise au point" .

 

L'explication fournie pour ce retrait argumente sur une maladresse et des problèmes de formulation, sans expliquer comment un texte aussi catastrophique a pu être produit, validé , publié et maintenu sur le site Internet officiel d'une organisation qui déclare lutter contre le racisme, et ce pendant plus d'une semaine.

Ce texte originel, dont la lecture est nécessaire afin de comprendre de quoi il s'agit, se trouve toujours ici : https://web.archive.org/web/20210502223916/https://ujfp.org/reflexions-sur-lusage-du-terme-shoah-et-la-lutte-contre-lantisemitisme-dans-le-discours-officiel/


MEMORIAL 98

 

L’Union Juive Française pour la Paix (UJFP)  vient de publier sur son site Internet, un texte  critiquant l'utilisation du terme Shoah et présenté comme issu de sa" Commission antiracisme politique, pour la Coordination nationale de l’UJFP le 29 avril 2021"

Ce texte reprend de très nombreux poncifs de la mouvance négationniste/antisémite dite d’ultragauche.

Cette déclaration, suffisamment grave pour mériter notre réaction, nous explique dans son argumentaire central que :

« La destruction des Juifs au cours de la seconde guerre mondiale est l’histoire spécifique de l’Europe occidentale habituée par ailleurs à traiter les indigènes des colonies qu’elle occupait en sous-hommes, taillables et corvéables à merci. Réduits la plupart du temps à l’état d’esclavage. La nouveauté dans la destruction des Juifs d’Europe a résidé dans le fait qu’ils étaient blancs et européens  Qu’un certain nombre ont été transformés par les nazis en esclaves aux services des entreprises allemandes travaillant pour l’effort de guerre nazi jusqu’à l’extrême limite de leur résistance physique avant d’être détruits et réduits en cendres.

Ainsi, si on comprend bien le raisonnement tortueux de l’UJFP, il n’y avait pas de la part des nazis et d’Hitler de projet génocidaire (ce terme ne figure d’ailleurs pas un seule fois dans le texte UJFP), visant à tuer tous les Juifs d’Europe et d’ailleurs. Il s'agissait uniquement, selon l'UJFP,  d'un projet d’exploitation de la force de travail de ces Juifs, puis d’élimination après usage.

Afin de pouvoir à toute force présenter la Shoah comme une simple poursuite en Europe des entreprises coloniales, le texte nie la volonté nazie d’exterminer les Juifs dans le cadre de la "solution finale du problème juif".

Cette argumentation s’oppose à toute l’histoire réelle de la Shoah.

Nié le discours d’Hitler au Reichstag le 30 janvier 1939, pour le sixième anniversaire de sa prise du pouvoir en 1933, Hitler déclare :

« Je vais à nouveau être prophète, aujourd'hui : si la juiverie financière internationale, hors d'Europe et en Europe, réussissait à précipiter encore une fois les peuples dans une guerre mondiale, alors la conséquence n'en serait pas la bolchévisation de la terre et la victoire de la juiverie, mais l'anéantissement de la race juive en Europe » s’agit-il de travail forcé ?

Quand dès septembre 1941 en Ukraine à  Babi Yar, trente-trois mille sept cents Juifs ukrainiens de tous âges et des deux sexes ont été tués par les nazis, s’agissait-il de travail forcé ?

Quand Eichmann est chargé de mettre en œuvre la «  solution finale de la question juive en Europe » il s’agissait donc de travail forcé ?

Quand 900000 Juifs polonais, notamment de Varsovie sont mis à morts dans le camp de Treblinka, s’agissait-il de travail forcé ?

Quand les Juifs de Norvège, de Grèce, de Hongrie, de France furent traqués et transportés à Auschwitz et dans d’autres camps de mise à mort, s’agissait-il de travail forcé?

Les centaines de milliers d’enfants Juifs assassinés par les nazis étaient-ils destinés au travail forcé ?

Les rédacteurs de ce texte infâme ignorent-ils que le projet nazi d’anéantissement des Juifs a duré jusqu’au dernier moment de la guerre et qu’il était prioritaire par rapport à toute forme de travail forcé ?

Il y a une histoire déjà longue du négationnisme dit d’ultragauche. Il s’est agi depuis longtemps de relativiser la Shoah et l’antisémitisme nazi afin de combattre prétendument le discours antifasciste qui servirait de caution au capitalisme et à la « démocratie bourgeoise »

Dès 1960 circulait un texte dénommé « Auschwitz ou la Grand Alibi » produit par un groupuscule « bordiguiste » . Celui-ci ne niait pas la Shoah mais exonérait les nazis de leur antisémitisme exterminateur et prétendait « expliquer » le génocide par une concurrence entre différentes fractions de la petite-bourgeoise. Cette grille de lecture soi-disant marxiste ouvrait en réalité la voie au négationnisme antisémite dans lequel se sont illustrés le groupe de la Vieille Taupe de Pierre Guillaume et tant d’autres groupes et revues, de la Guerre Sociale à La Banquise.

Il ne s’agit plus de marxisme mais d’un prétendu « décolonialisme » mais qui aboutit à la même démarche: il faut minimiser la Shoah et la placer dans la continuité du colonialisme.

Les spécialistes de l’UJFP vont-ils appliquer la même grille au génocide des Arméniens, à celui des Tutsi, des Bosniaques musulmans de Srebrenica, à celui des Rohingyas ?

Un grave danger guette l’UJFP: quand la ligne rouge est franchie, comme dans cette déclaration, tout devient prétexte à mettre en cause les projets génocidaires des régimes exterminateurs. C’est d’ailleurs ce qu’on trouve dans d’autres passages du texte, qu’on croirait tirés de la prose de propagandistes antisémites, ainsi: 

« Nous devons nous interroger sur le sens et le bruit entretenu à propos de la lutte contre l’antisémitisme, réel ou supposé, contre l’antisémitisme seul » L’allusion porte sans doute sur les assassinats de Mireille Knoll et celui de Sarah Halimi , voire celui de Ilan Halimi que l’UJFP avait refusé de reconnaître comme un acte antisémite. L'UJFP s'est d'ailleurs à nouveau dissociée de la commémoration largement unitaire du quinzième anniversaire de cette mort en distribuant un tract provocateur lors de cette initiative

Idem pour la comparaison nauséabonde entre le sort des enfants Juifs assassinés et le sort d’enfants expulsés avec leurs parents après être passés par des Centres de rétention ( c’est évidemment une mesure ignoble pour laquelle la France a été condamnée plusieurs fois par la justice européenne) Certes le texte est obligé de reconnaître  que « Même si, nous le savons, la mort programmée n’est pas la finalité de leur déportation » mais dans ce cas pourquoi comparer et pourquoi parler de « déportation » et de «  disparition par l’expulsion/élimination » ?.

Si cette déclaration avait été la première manifestation d’une position trouble face à la Shoah et à l’antisémitisme, elle serait déjà fort dangereuse

Mais il s’agit ici de bien autre chose: l'UJFP n'a jamais mené une quelconque action contre l'antisémitisme. Sa seule ligne en ce domaine consiste à justifier les propos antisémites de personnes telles que Houria Bouteldja et ses acolytes.

Récemment un des ses représentants à Bordeaux a exigé que le terme antisémitisme soit retiré de l’intitulé d’une commission municipale destinée à lutter contre le racisme et l’antisémitisme.

Cela remonte à fort loin puisque déjà en 2006 ce groupe a boycotté avec d'autres organisations tout aussi aveuglées, le rassemblement de protestation après le meurtre antisémite de Ilan Halimi, au prétexte que la police et la justice qui n'avaient pas établi le caractère antisémite de l'affaire.  

Cet étrange raisonnement, s'agissant d'organisations habituellement peu enclines à s'aligner sur les analyses policières, témoignait du refus à s'emparer du combat contre l'antisémitisme, en raison des liens supposés avec la situation au Moyen-Orient.

La même confusion s'est poursuivie lors de la marche blanche après le meurtre de Madame Knoll en 2018  puisque l'UJFP s'est alors rangée sous la bannière de Daniel Knoll, qui défendait également la présence du Front National lors de cette marche (voir ici)

Les militant-es de l’UJFP sont évidemment directement concerné-es par cette déclaration abjecte faite en leur nom.

Espérons qu’ils-elles sauront l’exprimer.

Memorial 98

 

 

 

   

 

 

 

 

    

   

 

 

  

lundi 26 avril 2021

Sarah Halimi: combattre l'antisémitisme, refuser les manipulations

 


L’ampleur des mobilisations du dimanche 25 avril à Paris et dans de nombreuses autres villes témoigne d'une inquiétude et d'une colère forte, profonde et légitime, face aux nombreux crimes antisémites commis ces dernières années en France. 

Les Juifs de France, qui représentent moins de 1 % de la population, sont, selon les statistiques officielles, la cible d’un tiers des actes haineux recensés dans le pays.

De plus la minimisation récurrente de la dimension antisémite de ces crimes a renforcé la colère

Cela a été le cas pour le meurtre de Ilan Halimi, celui de Mireille Knoll et celui justement de Sarah Halimi.

Alors que Kobili Traoré était mis en examen depuis juillet 2017 pour « homicide volontaire » il avait fallu attendre la fin du mois de février 2018, après une seconde audition du suspect par la juge d’instruction, pour que le caractère antisémite de son acte soit retenu.  Or cette qualification était demandée depuis le début par  les parties civiles et le parquet.

 

Nous partageons au plus profond de nous-même la peine immense ressentie face à la mort de Sarah Halimi. Nous sommes ulcérés par l’attitude de la force de police alertée et présente sur place ce jour là et qui a fait preuve de passivité en laissant se dérouler les évènements tragiques.     

Mais il y a aussi d'autres aspects qu'il faut exposer. La colère de nombreux Juifs a été détournée et manipulée,  en partant d’une protestation contre les crimes antisémites et d’une volonté de solidarité avec Sarah Halimi, vers une mise en cause des décisions de justice, une stigmatisation des experts psychiatriques, des accusations graves contre les juges de la Cour de Cassation et des affirmations confuses et mensongères sur la consommation de drogues. 

Le président du Consistoire central israélite, Jöel Mergui, organisateur des rassemblements, écrit ainsi dans sa tribune du Monde le 23 avril  « La Cour de cassation en a jugé autrement, elle a fait prévaloir une lecture de la notion d’« irresponsabilité pénale » qui dispense l’assassin pétri d’idéologie islamiste d’un procès"

Oui, il est nécessaire de réagir mais ne laissons pas croire qu'il s'agissait d'un rassemblement organisé "à la mémoire de Sarah Halimi" Il s'agissait en réalité de contester la décision de justice en prétendant qu'elle avait dédouané un assassin par laxisme à l'égard d'un "salafiste" ayant tué une Juive.

En soi, contester les décisions de justice représente un droit démocratique. L'état de droit inclut le droit de contester la justice. Nous avons d'ailleurs souvent l'occasion de contester telle ou telle décision. Nous contestons les décisions d'expulsion de telle ou tel migrant, des décisions que nous estimons arbitraires contre un-e syndicaliste, un-e manifestant-e mais aussi la faiblesse des peines contre Soral et Dieudonné, ainsi que la non-exécution de ces peines.  Il en est de même en ce qui concerne le contenu des expertises médicales ordonnées par le justice  

Ainsi Maurice Papon fut condamné le 2 avril 1998 à une peine de dix ans de réclusion criminelle, d'interdiction des droits civiques, civils et de famille pour complicité de crimes contre l'humanité par la cour d'assises. Mais ses amis veillent et il n’exécutera pas la peine à laquelle il a été condamné pour son rôle dans la déportation des Juifs de Bordeaux. 

C’est grâce à une loi de 2002 sur les détenus malades et à une expertise médicale mensongère que Papon sortit rapidement de prison dès le 18 septembre 2002. Il est libéré sur la base d'une "expertise " de médecins complaisants mandatés par la justice. Ces experts l'ont déclaré "grabataire"  et ont estimé que le « pronostic vital » du prisonnier était posé. Cette expertise a permis à "Papon-le-grabataire" de sortir seul et à pied de la prison, de rentrer sans encombre chez lui et d’y vivre tranquillement pendant près de 5 ans, jusqu’en Février 2007.

Plus près de nous la famille d’Adama Traoré tué en 2016 mène un combat déterminé contre des expertises visant à exonérer les gendarmes impliqués dans sa mort et a obtenu des résultats concrets

Mais ici il s’agit ici de bien autre chose : face à l’avis unanime de deux collèges successifs de psychiatres, la campagne en cours vise à faire croire à un double laxisme :

  -à l’égard de la consommation de cannabis : «  Il suffit de fumer un joint pour être exonéré de toute responsabilité ».  Ce mensonge est repris sans fin, y compris par Joan Sfar, sous la forme d'une pseudo-question naïve.

- à l’égard des états délirants. C’est le grand-rabbin de France lui-même, Haïm Korsia, qui se fait juriste et psychiatre en inventant une prétendue contradiction entre la reconnaissance du caractère antisémite du crime et l’abolition du discernement. Or les experts psychiatres ont répondu par avance à cette « énigme » en utilisant une image pertinente  « Nous dirions en résumé que Monsieur Traoré était au moment des faits, du fait de la prégnance du délire, un baril de poudre. Mais que la conscience du judaïsme de Madame Attali a joué le rôle de l’étincelle. » 

Notons que le rabbin Korsia avait déjà choqué en signant l’appel calamiteux contre le « nouvel antisémitisme » de Philippe Val.

 Suite au crime monstrueux qui a frappé Mme Sarah Halimi, et meurtri sa famille ainsi que toutes celles et ceux qui s'inquiètent crimes antisémites en France, de nombreux récupérateurs sont à l’œuvre et orientent la colère dans un sens délétère.

Ils tentent d'instrumentaliser les douleurs et les peurs légitimes afin de la dresser contre la décision judiciaire qui estime que le meurtrier relève de l’"abolition du discernement" en raison de son état délirant et qu'il ne peut donc pas être jugé.  

Car heureusement on ne juge pas les personnes relevant de la folie.

 A la manœuvre on retrouve des manipulateurs habituels :

- Gilles-William Goldnadel, éternel sous-marin du FN au sein de la population juive, avocat et défenseur officiel des fascistes de Génération Identitaire et propagandiste de Bachar El Assad 

- Meyer Habib, député des français de l'étranger et en même temps représentant quasi officiel de Netanyahou (Il ne s'agit pas ici d'une accusation de double loyauté, mais du positionnement politique explicite de ce député)

-Francis Szpiner, avocat, maire du 16e arrondissement de Paris et dirigeant LR, mêlé à toutes les combines judiciaires de la droite et qui lors du procès des assassins d'Ilan Halimi a empêché les organisations antiracistes de se constituer parties civiles.

Depuis des mois ils martèlent leurs accusations contre les juges et multiplient les contre-vérités.

Ils proposent maintenant d'organiser un procès par contumace du meurtrier délirant de Mme Halimi en Israël, comme s’il s’agissait d’un Adolf Eichmann, dont on vient tout juste de marquer le 60e anniversaire de l’ouverture du procès .

Et d’appeler à manifester contre la dernière décision judiciaire dans l’affaire Halimi, en prétendant qu'elle constitue une permission à "tuer des Juifs" ...

ll faut donc en revenir aux expertises successives.

Nous analysions déjà cet enchaînement en juillet 2018 :

 « Une nouvelle expertise psychiatrique a eu lieu dans le cas de Mme Sarah Halimi et entraîne de nombreuses interrogations et réactions.

Un des avocats de la famille proteste contre le principe même de cette nouvelle expertise. Or cette expertise collégiale ne remet pas en cause le caractère antisémite du crime mais considère que le coupable présumé présentait un état psychotique (c'est à dire délirant) au moment des faits. Dans ce cas, selon la loi, son discernement est considéré comme aboli et il ne peut pas être jugé. C'est un principe permanent qui a résisté aux nombreuses tentatives venues de la droite dure et de l'extrême-droite afin de le remettre en cause, au nom de la défense des victimes et de leurs familles.

Il est donc nécessaire de tenter de comprendre les analyses et appréciations des différents experts et d'éviter la confusion avec la détermination du caractère antisémite.

Par une ordonnance datée du 4 avril 2018 – date anniversaire du meurtre – les trois experts psychiatres ont été chargés de répondre notamment aux questions suivantes : « Dire si le sujet présente des anomalies mentales ou psychiques et dans l’affirmative, les décrire » et « préciser si l’intéressé était atteint au moment des faits d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli/altéré son discernement ou le contrôle de ses actes ».

« Oui », ont-ils répondu à la première question dans le rapport d’expertise psychiatrique de vingt-neuf pages que Le Monde a pu consulter dans son intégralité : « Kobili Traoré souffre d’un trouble psychotique chronique, vraisemblablement de nature schizophrénique, faisant suite à un épisode délirant aigu inaugural. Il souffre par ailleurs d’une addiction ancienne au cannabis ». Il dispose également d’une « personnalité pathologique antisociale » (incapacité à se conformer aux normes sociales, impulsivité, irritabilité, agressivité, irresponsabilité...) et d’une propension à la violence.

« Oui », ont-ils également tranché à propos de son discernement : il était « aboli ». Kobili Traoré est « inaccessible à une sanction pénale », affirment-ils, précisant que les soins seront « longs et difficiles » : « On ne peut que constater l’extrême dangerosité de ce patient que nous considérons, hélas, comme durable en dehors d’un milieu psychiatrique ».

Interné en hôpital psychiatrique depuis la nuit du drame,  Traoré est, depuis juillet 2017, mis en examen pour « homicide volontaire ». Mais il avait fallu attendre la fin du mois de février 2018, après une seconde audition du suspect par la juge d’instruction Ihuellou, pour que le caractère antisémite soit retenu. Ce que les parties civiles et le parquet réclamaient depuis des mois.

« Un préjugé se mue en haine délirante »

La première expertise, réalisée par le psychiatre Daniel Zagury, avait conclu que Kobili Traoré, sans antécédent psychiatrique, était atteint, au moment des faits, d’une « bouffée délirante aiguë » provoquée par une forte consommation de cannabis – une quinzaine de joints par jour, selon les déclarations du suspect. Selon Daniel Zagury, son discernement était « altéré » mais pas « aboli », un avis qui le rendait passible de poursuites pénales.

Le psychiatre avait également conclu que le crime de M. Traoré était un « acte délirant et antisémite ». Il indiquait dans une formule particulièrement problématique : « Aujourd’hui, il est fréquent d’observer, lors d’efflorescences [en psychiatrie, perte de contrôle lors d’une phase délirante] délirantes, chez  les sujets de religion musulmane (généralisation problématique sans aucune base scientifique NDLR) , une thématique antisémite : le juif est du côté du mal, du diabolique. Ce qui est habituellement un préjugé se mue en haine délirante. (…) Dans son bouleversement délirant, c’est l’incarnation du diable qu’il terrassait. »

Sur ces conclusions du Docteur Zagury, le collège de trois "nouveaux" experts déclare : « Nous sommes en plein accord avec le diagnostic d’état psychotique aigu et avec l’analyse qui est faite de la dimension antisémite du geste », même si, indiquent-ils, « nous ne pensons pas qu’elle a été déterminante dans le processus psychopathologique du passage à l’acte » : « Nous dirions en résumé que Monsieur Traoré était au moment des faits, du fait de la prégnance du délire, un baril de poudre. Mais que la conscience du judaïsme de Madame Attal a joué le rôle de l’étincelle. »

 Le seul  désaccord entre les deux expertises porte sur « les conséquences médico-légales de la consommation de cannabis » : « La particularité du délire aigu de Monsieur Traoré est le rôle possiblement déclencheur du cannabis. La question se posant donc de savoir s’il s’agit d’un trouble induit par le cannabis ou si le cannabis n’a joué qu’un rôle précipitant d’un délire. » Le docteur Zagury avait estimé que sa consommation excessive de cannabis était « consciente et volontaire ». Pour les trois psychiatres, ce n’était pas le cas. L’existence de délires induits surviennent à des doses importantes et « s’amendent (stoppent) dès l’arrêt de l’intoxication ».Or, soulignent-ils, les taux de THC (le principe actif du cannabis) relevés dans le sang du suspect étaient modérés – ce qui ne correspond pas à la consommation alléguée le jour du drame – et ses idées délirantes ont persisté « longtemps après l’arrêt de l’intoxication ». Pour les  deux collèges  composés chacun de trois experts, la prise de cannabis n’a pas donc pas induit une crise aigüe mais n’a fait qu’aggraver un processus psychotique déjà amorcé. C'est en conséquence de ce raisonnement médical et médico-légal que le discernement est considéré comme aboli. » 

Les psychiatres membres des deux collèges d'experts rappellent que contrairement aux affirmations répandues, il n'y a pas de "non-lieu" mais une culpabilité établie accompagnée d'une irresponsabilité pénale. Ils déclarent dans une tribune:   

"Nous comprenons que l’absence de procès d’assises puisse choquer, mais avec les réserves suivantes : depuis la loi du 25 février 2008, les familles de victimes d’un malade mental criminel ne sont plus privées du débat comme c’était auparavant le cas, avec le non-lieu prononcé sans audience. Il y en a désormais une, devant la chambre de l’instruction, en cas d’éventuelle irresponsabilité pénale : les débats ne portent alors que sur cette question essentielle. Cette audience a eu lieu le 27 novembre 2019 pour Kobili Traoré ; y assistèrent les parties civiles, les avocats, les experts et même la presse. Les experts furent entendus et ont répondu aux avocats. À l’issue d’une telle audience, la chambre de l’instruction peut soit renvoyer devant la cour d’assises, si les arguments en faveur de l’irresponsabilité pénale lui paraissent insuffisants, soit rendre un arrêt de déclaration de culpabilité et d’« irresponsabilité pénale pour trouble mental ». Le crime reproché au sujet est alors inscrit à son casier judiciaire, la culpabilité est définitivement établie, même s’il est pénalement irresponsable. Le « non-lieu » qui révoltait autrefois, à raison, les familles comme l’opinion a bien disparu. Cette évolution législative concilie, au terme d’un débat contradictoire, une reconnaissance de culpabilité et une irresponsabilité pénale. Ce qui est conforme au principe éthique de toutes les démocraties judiciaires, remontant au droit romain, selon lequel les malades mentaux ne peuvent être condamnés. On ne juge pas les fous, c’est ainsi, et c’est l’honneur de la justice comme de la psychiatrie."

 

Nous combattons fermement l'antisémitisme d'où qu'il vienne et  poursuivrons ce combat notamment dans le cadre du Réseau d'Actions contre l'antisémitisme et tous les racismes ( RAAR),  mais dans ce cas la campagne qui a précédé les manifestation du 25 avril  est le produit d'une manœuvre politique à laquelle nous ne participons pas.

La nouvelle loi déjà annoncée par Macron et Dupont-Moretti devrait restreindre les modalités de la reconnaissance de l’abolition du discernement en cas de prise de produits stupéfiants. Elle sera votée dans la précipitation et dans un contexte pré-électoral propre à toutes les escalades répressives.

C'est dans ce contexte que nous interpellons les pouvoirs publics: où sont donc les plans ambitieux de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, annoncés successivement par les différents gouvernements dans ce domaine ? Quels nouveaux outils ont été mis à la disposition de celles et ceux qui souhaitent combattre le fléau de l'antisémitisme ? Où est l’effort d’éducation et de solidarité nécessaire ?


Nos pensées vont plus que jamais à Sarah Halimi et à toutes les victimes de crimes antisémites et racistes.

Mise à jour du 30 avril 2021

Paul Bensussan, un des experts psychiatres qui a examiné Kobili Traoré, rappelle dans différents entretiens que « six experts en deux collèges ont conclu de façon absolument unanime » sur la « bouffée délirante aiguë » du meurtrier.

Le psychiatre a également rappelé que Kobili Traoré était consommateur chronique de stupéfiants depuis l’adolescence : « Il consommait quotidiennement du cannabis depuis une quinzaine d’années, au moment où il est passé à l’acte. Je dénonce déjà un premier raccourci, qui est de postuler que le cannabis était la seule cause de son trouble psychotique. Nous avons conclu unanimement à une bouffée délirante aigüe chez un sujet qui n’était pas délirant auparavant. »

« Il consommait du shit pour s’abrutir ou s’endormir, il n’avait jamais fait d’expérience délirante dans sa vie. Cette expérience délirante a commencé 48 heures avant les faits. Il entendait des voix, croyait qu’il était possédé et poursuivi par des démons. Peu avant les faits, il a séquestré ses voisins musulmans qui se sont barricadés et ont appelé la police, et c’est par le balcon, en fuyant les démons, (et pas dans un état de parfaite lucidité comme je l’ai entendu de manière très choquante) qu’il est rentré dans l’appartement de Sarah Halimi », a expliqué Paul Bensussan.

Sur BFMTV, il a évoqué « l’insomnie totale, l’agitation anxieuse, les thèmes délirants, les hallucinations auditives » également rencontrés par Traoré jusque 48 heures avant le crime. L’homme « se croit marabouté, il est persuadé que son beau-père veut l’empoisonner, que l’auxiliaire de vie de sa mère pratique sur lui des rituels vaudous, son agitation monte comme cela »

Alors que, parmi les Français, qui sont des consommateurs très réguliers de cannabis, « il y a extrêmement peu de troubles psychotiques, les effets attendus du cannabis n’étaient évidemment pas ceux là [par le meurtrier], ce n’est pas comme s’il avait pris du LSD. Ça fait 15 ans que cet homme fumait, essentiellement pour s’abrutir, ou s’endormir. Là il ne trouvait pas l’apaisement parce qu’il a démarré un trouble psychotique ».

« On s’imagine qu’il a fumé un peu ou beaucoup de cannabis et qu’il a démarré un état délirant, ce n’est pas du tout cela », a-t-il dit.


Couverture nauséabonde de Charlie-Hebdo



Albert Herszkowicz pour Memorial 98 

Articles et dossiers de Memorial 98 en lien avec ce texte (sur ce site et sur www.memorial98.org )

http://info-antiraciste.blogspot.com/2020/09/hyper-cacher-une-tuerie-antisemite-en.html

 http://www.memorial98.org/article-33829718.html  Ilan Halimi

http://www.memorial98.org/article-33829718.html (procès des assassins d'Ilan)

http://www.memorial98.org/article-32128459.html  (procès)

http://info-antiraciste.blogspot.com/2018/03/contre-lantisemitisme-et-tous-les.html

 http://info-antiraciste.blogspot.com/2018/10/terrorisme-antisemite-pittsburgh-le.html

 http://www.memorial98.org/article-vagues-d-attaques-neo-nazies-125553047.html

https://info-antiraciste.blogspot.com/2018/03/contre-lantisemitisme-et-tous-les.html

https://info-antiraciste.blogspot.com/2018/03/lassassinat-de-mme-mireille-knoll.html 

http://www.memorial98.org/2021/02/ilan-halimi-15-ans-depuis-sa-mort-mobilisation-contre-l-antisemitisme-et-tous-les-crimes-racistes.html