jeudi 13 août 2020

La nuit des poètes juifs assassinés le 12 août 1952: le massacre antisémite de Staline.



Nuit des poètes assassinés.jpg 
Parmi les victimes du massacre du 12 août 1952: Peretz Markish, Leib Kvitko, David Hofshtein, Itzik Feffer , David Bergelson, écrivains et poètes. 

Staline et les Juifs : de la suppression du Comité Antifasciste Juif  au procès des Blouses blanches. 

Pour qui veut combattre l'antisémitisme et ses projections à gauche, il est crucial de se pencher sur l'histoire de l'antisémitisme stalinien. 
Celui-ci est à l'origine de nombreux " concepts" calamiteux de cette haine. 
Staline et ses sbires ont notamment recyclé les termes issus de l'extrême-droite et du nazisme sur le " complot juif international". 
Mais ils ont du "innover" puisque leur référence au "communisme" leur interdisait de recourir trop ouvertement au vocabulaire antisémite classique.
 Ils choisirent donc de recourir au terme codé de "sionistes" afin de discriminer et réprimer jusqu'à la mort les Juifs qu'ils voulaient éliminer.
Ainsi lors du prétendu complot des "Blouses blanches"  Staline dénonça les médecins "sionistes" qui auraient prévu de l'assassiner ( voir ci-dessous) 
  

La deuxième guerre mondiale débuta le 1er septembre 1939 par l’attaque de la Pologne par les nazis.  
Les troupes de Staline envahirent la Pologne orientale deux semaines plus tard le 17 septembre, dans le cadre du pacte Molotov-Ribbentrop signé en août 1939, qui est maintenant réhabilité par Poutine

L'invasion de la Pologne par les nazis a débuté par le bombardement des civils de la ville de Wielun, choisie par les nazis en raison de son importante population juive. Elle a été surnommée  Guernica polono-juive car l'ordre de la bombarder a été donné par le général Von Richthofen, ancien chef de la légion nazie Condor, dont les avions avaient rasé la ville basque de Guernica en 1937.

Le plan "Barbarossa", c’est-à-dire l’invasion de l’Union Soviétique par le Reich débuta le 22 juin 1941. Les premiers mois de la guerre furent catastrophiques pour l’armée soviétique désorganisée par la répression stalinienne.
Dès les premiers jours, les pertes sont immenses : près de 2000 avions cloués au sol ou abattus au soir du 22 juin 
De juin à décembre 1941, l’Union soviétique perdit 5,5 millions de soldats, dont 4 millions de prisonniers et 1,5 millions de morts.
 Dans cette situation, Staline adopta une nouvelle ligne politique pour créer un grand élan "patriotique". Les lieux de culte fermés dans les années 1930 furent rouverts en partie, le clergé orthodoxe sortit des « catacombes », les écrivains muselés furent de nouveau imprimés au compte-gouttes, il est vrai !), on remit à l’honneur les maréchaux de l’Empire russe comme Koutouzov, le vainqueur de Napoléon.
 Le Comité Antifasciste Juif
La création du Comité Antifasciste Juif s’inscrit aussi dans le cadre de cette nouvelle doctrine plus ouverte sur le monde
Pour comprendre l’importance de ce Comité qui va devenir une institution légendaire, il faut revenir à la première année de la guerre, lorsque l’Armée rouge subissait des revers sur tous les fronts. 
Même Moscou était menacée et le gouvernement soviétique se replia sur Kouïbychev[1]. Dans la ville il y avait aussi les missions étrangères, notamment polonaise, créée depuis l’accord signé à Londres le 21 juillet 1941 entre le général  polonais Wladyslaw Sikorski[2] et l’ambassadeur Ivan Maïski[3] qui prévoyait la libération massive des Polonais, retenus dans des camps de concentration et en relégation en Sibérie et en Asie Centrale. 
Il s’agissait de citoyens polonais, dont de nombreux Juifs, qui habitaient avant la guerre à Lwȯw ou dans sa région et qui avaient été arrêtés par milliers par les forces de répression soviètiques entre septembre 1939 et juin 1941.
Parmi eux figuraient Viktor Alter[4] et Henryk Ehrlich[5], respectivement dirigeants de la section polonaise de l’Internationale socialiste et du Bund, le Parti ouvrier juif. Les deux hommes avaient rédigé un rapport à l’intention de Staline qui avait été remis à Beria.[6] 
Ils proposaient de créer un Comité international juif antifasciste afin de mobiliser en faveur de l’Union Soviétique des millions de Juifs, surtout aux États-Unis, en Grande Bretagne, en Amérique du Sud, en Afrique du Sud et en Australie. Ce rapport fut accueilli avec beaucoup d’intérêt par des responsables soviétiques. Pourtant Viktor Alter et Henryk Ehrlich furent arrêtés par les services de répression du NKVD, juste avant leur départ pour Londres, siège du gouvernement polonais en exil. 
Personne ne revit jamais les deux hommes qui furent accusés d’espionnage au service des nazis (!) et exécutés dans des conditions demeurées mystérieuses. À ce jour, on ignore même la date exacte de leur mort et leur tombe n’a jamais été retrouvée.

Henryk Ehrlich 


2015_exposition_comite-antifasciste-juif 
                                                                        Henryk Erhlich, inventeur du CAJ, dirigeant du Bund, assassiné par Staline
 ris par les autorités soviétiques, mais avec un objectif quelque peu différent. Le projet de Alter et Ehrlich fut récupéré et modifié par les autorités soviétiques.
        Exposition sur le CAJ réalisée par le Centre Medem de Paris

Le projet de Ehrlich et Alter fut récupéré, modifié et dénaturé par les dirigeants soviétiques.
Au lieu d’un comité international, on créa le Comité antifasciste juif de l’Union Soviétique
 C’est ainsi que, le 24 août 1941, de nombreuses personnalités juives participèrent à un meeting retransmis par la Radio Moscou, afin de proclamer officiellement la naissance du Comité.
Un appel aux Juifs du monde entier fut alors lu en yiddish, qui débutait ainsi : « Brider und shvester, yidn fun der gantzen welt… » [Frères et sœurs, Juifs du monde entier…]. 
Étaient présents les représentants les plus importants  des intellectuels juifs : des écrivains, (David Bergelson[7], Peretz Markish[8], Itzik Fefer[9]), Solomon Mikhoels, le directeur du Théâtre Juif d’État, le violoniste David Oïstrakh[10], le physicien Piotr Kapitsa[11], le metteur en scène Sergueï Eisenstein[12], le professeur de biologie Lina Stern[13]– la seule femme , membre de l’Académie des sciences et beaucoup d’autres encore. Solomon Mikhoels fut élu président de ce Comité et lança sur-le-champ un appel vibrant aux Juifs du monde entier.
Un court discours de l’écrivain Ilya Ehrenbourg[14] impressionna les présents :

« Je suis un écrivain russe, mais les nazis m’ont rappelé quelque chose : Hannah, le prénom de ma mère. Je suis Juif et je le dis avec fierté. Le nazisme nous hait plus que tous les autres et ceci nous honore. »
Dès le juin 1942 le CAJ avait créé un journal en yiddish. « Eynikeyt » (Unité). Dans son éditorial du premier numéro, le président du comité demandait aux Juifs du monde entier de faire des dons afin de réunir une somme d’argent suffisante pour fabriquer mille chars et cinq cents bombardiers. Les dirigeants soviétiques ne pouvaient évidemment qu’approuver une telle démarche. 
Mais peu à peu la faille apparut: les hommes au pouvoir voyaient dans le Comité une agence de propagande soviétique en direction de l’Occident, tandis que le Comité se considérait, par le biais de son journal, comme le porte-parole des Juifs d’Union Soviétique. Pendant les années de guerre, les Juifs d’Union Soviétique suivaient attentivement les activités du Comité Antifasciste Juif un organisme qui, entre 1942 et 1945, les représentait  de fait tant à l’intérieur du pays qu’auprès des pays alliés.
Ehrenbourg livre noir 
Le CAJ publia des livres, des brochures, des témoignages. 
En effet, pendant de longs mois, Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman[15] avaient collecté des récits des rescapés des ghettos et des camps de concentration nazis pour les faire paraître dans un « Livre noir[16] ». Mais cette publication fut interdite et vit le jour bien des années après la mort des deux écrivains et la chute du Mur de Berlin et du régime soviètique . Staline et ses acolytes voulaient absolument minimiser la persécution des Juifs en tant que tels. En effet, les autorités soviétiques staliniennes niaient et dissimulaient le caractère antisémite des exactions nazies, ajoutant ainsi  une occultation au génocide lui-même. 
Dans le cas du massacre de  Babi Yar ( Ukraine soviétique) en septembre 1941 , les victimes juives étaient ainsi présentées comme des « citoyens soviétiques pacifiques » sans mention de leur judéité et de l'acharnement des nazis contre elles.  
Pendant des décennies, les rassemblements de commémoration furent interdits dans le ravin.
La publication en 1961 du poème  "Babi Yar" , du poète  russe contestataire Evgueni Evtouchenko, fit l'effet d’un choc salutaire, car il proclamait que les victimes étaient  exterminées parce que juives et il évoquait les pogroms en Russie. 

Le poème débute ainsi : 

" Non, Babi Yar n'a pas de monument.
Le bord du ravin, en dalle grossière.
L'effroi me prend.
J'ai l'âge en ce moment
Du peuple juif. Oui, je suis millénaire.
Il me semble soudain-
l'Hébreu, c'est moi, ..."
En 1966, les autorités soviétiques érigèrent sur place un monument qui ne mentionnait toujours pas les victimes juives. 
Ce n’est qu’en 1991, après la chute de l'URSS, que le gouvernement ukrainien autorisa la création d'un monument spécifique à ces victimes. Ce monument fut inauguré 10 ans plus tard, en septembre 2001, soit soixante ans après les faits.


Reconnaissance internationale
Le CAJ jouissait d’une reconnaissance internationale surtout après le voyage de sept mois de Solomon Mikhoels et d’Itzik Fefer aux États-Unis, au Mexique, au Canada et en Angleterre. Pendant leur périple, quarante-cinq millions de dollars furent collectés pour l’Armée rouge, une somme énorme, si on considère qu’elle était uniquement constituée de dons privés.
Dans le même temps, les membres du Comité étaient tels des équilibristes sur un fil, continuellement suspectés de "déviationnisme nationaliste juif", accusation gravissime sous le règne stalinien . Une fois la guerre achevée, l’existence du Comité s’avèra assez rapidement menacée. Ses membres étaient soumis à une surveillance constante et à des critiques très virulentes de la part des dirigeants. 
Leurs appels vers les Juifs, exprimés de surcroît en yiddish, étaient stigmatisés comme preuve de leur esprit "cosmopolite et nationaliste", incompatible avec le régime soviétique. Ils devaient le payer de leur vie quelques années plus tard.











Après la défaite nazie
 En 1944 les troupes allemandes sont chassées du territoire de l’Union Soviétiques et les Juifs qui avaient pu être évacués pendant la guerre, purent revenir chez eux. Ils constatèrent alors l’immensité des pertes. Dans la vie quotidienne ils rencontrèrent alors de nombreux problèmes et se tournaient souvent vers le Comité, en réclamant de l’aide. Après l’éclatement de l’Union Soviétique en 1991, on retrouva dans les archives du CAJ, confisqués par le KGB, une lettre de Mikhoels, adressée à Viatcheslav Molotov[17] dans laquelle il évoque ce problème :

« Chaque jour qui passe, nous recevons, en provenance des régions libérées, des informations inquiétantes sur la situation morale et matérielle, extrêmement pénible des Juifs qui ont échappé à l’extermination physique. Dans de nombreuses régions (Berditchev, Moguilev, Podolsk, Jmerinka, Vinnitsa, Proskourov etc.) beaucoup de rescapés continuent de vivre sur les territoires d’anciens ghettos. On ne leur rend pas leurs habitations. Des partisans d’Hitler, restés sur place, qui ont participé aux meurtres et pillages contre la population juive, craignent le retour de témoins vivants de leurs crimes, et font tout pour pérenniser la présente situation et pousser les survivants au départ. »
Or les persécutions des Juifs s’aggravèrent après la victoire et surtout à partir de la fin 1947.
La première victime fut le président de CAJ lui-même, l'acteur et metteur en scène Solomon Mikhoels, assassiné à Minsk ( Biélorussie), le 13 janvier 1948 dans un prétendu accident de la circulation. Cette mort, maquillée en accident de circulation, constitua le prélude à une immense vague antisémite qui va recouvrir le pays entier.
La répression, commencée en janvier 1948, continuait, en s’accentuant de plus en plus. Quelques mois après, pratiquement tous les membres du Comité furent arrêtés et accusés de haute trahison et d’espionnage. Ensuite débuta une énorme vague d’arrestations parmi les intellectuels juifs. 
Cette persécution eut lieu juste après la création de l’État d’Israël. Or l’Union Soviétique avait voté à l'ONU  pour la création de cet État.
En septembre 1948 le premier ambassadeur d’Israël en Union Soviétique présenta ses lettres de créance. C’était Golda Meyerson, la future Golda Meir. Quand elle vint à la grande synagogue de Moscou pour la fête de Rosh Hashana, elle fut accueillie par des milliers de personnes. (Les témoins avancent le chiffre de 40000). Au Kremlin, pendant une réception officielle, elle bavarda très amicalement en yiddish avec la femme de Molotov, Paulina Jemtchoujina, proche de plusieurs membres du CAJ. Dans ses mémoires Golda Meir a même cité une phrase de Jemtchoujina : « Je suis une fille du peuple juif ». Quelques semaines plus tard cette dernière sera arrêtée et disparaitra, ce qui n'empêchera pas Molotov de poursuivre sa carrière stalinienne.
La nuit des poètes assassinés
Les membres emprisonnés du CAJ furent "jugés" du 8 mai au 18 juillet 1952. Treize accusés furent condamnés à mort et exécutés secrètement le 12 août 1952. Cette nuit sera appelée « La nuit des poètes assassinés »[18]. Mais la persécution de l’élite juive ne s’arrêta pas là, puisque pendant cette période, de très nombreux écrivains, acteurs, musiciens, sculpteurs, scientifiques furent emprisonnés ou fusillés. Le monde intellectuel juif fut complètement décapité. Comment se relever d’un tel désastre ?

Le procès des " blouses blanches" Cette tragédie du 12 août 1952 ne sera que le premier acte, le second aura lieu quatre mois plus tard, sous l'impulsion directe de Staline. 
 Le 1er décembre 1952 , Staline déclare au Politburo: « Tout sioniste ( Juif) est l’agent du service de renseignement américain. Les  nationalistes juifs pensent que leur nation a été sauvée par les États-Unis, là où ils peuvent y devenir riches, bourgeois. Ils pensent qu’ils ont une dette envers les Américains. Or parmi mes médecins, il y a beaucoup de sionistes. ».
  

Le 13 janvier 1953,  à la radio soviétique  on procéda à la lecture d’un article qui venait de paraître dans la Pravda (organe du pouvoir signifiant "La Vérité"! ) sous le titre « Sous le masque des médecins universitaires, des espions tueurs et vicieux ». 
 Il dénonçait un soi-disant « complot d’un groupe de neuf médecins », dont six étaient Juifs. On les accusait d’avoir empoisonné les hauts dignitaires du régime. Selon les mêmes sources, ces médecins étaient, au moment de leur arrestation, sur le point d’assassiner d’autres importantes personnalités soviétiques.
Parmi les médecins inculpés se trouvait le médecin personnel de Staline, Vladimir Vinogradov ainsi que le général Miron Vovsi, le médecin-chef de l’Armée rouge, tous deux très respectés par la profession. (Miron Vovsi était un cousin de Solomon Mikhoels) De nombreux Juifs, médecins, pharmaciens, infirmières, furent accusés d’avoir participé au complot et furent arrêtés. Au début il y avait 37 personnes arrêtées, mais le chiffre s’éleva rapidement à plusieurs centaines. Dans des hôpitaux et des dispensaires, les patients refusaient d’être soignés par des Juifs. Simultanément, une violente campagne antisémite se mit en place non seulement en Union Soviétique, mais aussi dans l’ensemble des pays du bloc de l’Est. Dans tous les procès politiques, les Juifs y étaient mis en cause et accusés des pires crimes "sionistes" .
En France, le PCF participa pleinement à la campagne autour du prétendu complot des médecins. Le quotidien Ce Soir  de la mouvance du PC publie des articles à tonalité antisémite.
Le PCF publia ainsi un communiqué dans l'Humanité dès le 22 janvier 1953  : « Lorsque, en Union soviétique, est arrêté le groupe des médecins assassins travaillant pour le compte des services d’espionnage terroristes anglo-américains […], alors, la classe ouvrière applaudit de toutes ses forces ». Raymond Guyot, membre du bureau politique et député de Paris, demanda aux médecins français proches du parti de s’associer à la condamnation des médecins soviétiques impliqués dans le « complot ». Annie Kriegel, alors responsable de l’idéologie à Paris fait  signer une déclaration dans ce sens avec une dizaine de médecins, dont la moitié de Juifs, parue dans l’Humanité du 27 janvier 1953. Elle publie aussi un article dans la revue du PCF les Cahiers du communisme. Elle parle alors de « médecins terroristes », complices du « sionisme » et « approuva l’emploi des tortures pour extorquer aux « assassins en blouse blanche » Le texte dit : « Les médecins français estiment qu'un très grand service a été rendu à la cause de la paix par la mise hors d'état de nuire de ce groupe de criminels, d'autant plus odieux qu'ils ont abusé de la confiance naturelle de leurs malades pour attenter à leur vie »

C’est alors que les bruits se répandirent dans la communauté juive que le pouvoir s’apprêtait à déporter tous les Juifs d’URSS vers la Sibérie ou au Birobidjan, pseudo "République juive" d'Extrême-Orient


Mort de Staline
Le 4 mars 1953, la radio communiqua la nouvelle de la grave maladie du Guide Suprême. Et le 5 mars, à 6 heures du matin, (heure de Moscou) après un long et lugubre roulement de tambour suivi de l’hymne national, c’est la voix du speaker le plus célèbre de l’URSS, Youri Lévitan qui annonça la mort de Staline. Déjà un mois après la mort de Staline, la presse soviétique publia des articles, expliquant que « le complot des blouses blanches » n’avait jamais existé, et les médecins arrêtés furent libérés . Mais parmi les neufs accusés deux étaient morts en prison, probablement sous la torture
Mais il faudra encore attendre le XXème Congrès du Parti communiste, en février 1956 pour que le timide dégel commence vraiment. Puis la période Brejnev se traduira par une intensification de la propagande antisémite et de l'oppression des Juifs d'URSS

MEMORIAL 98

[1] Depuis la chute de l’URSS Kouïbychev avait retrouvé son vieux nom de Samara. [2] Władysław Sikorski (né le 20 mai 1881, mort le 4 juillet 1943 à Gibraltar dans un accident d’avion). Militaire et surtout homme politique polonais, général et chef des forces armées polonaises, et Premier ministre du gouvernement polonais en exil de 1939 à 1943. Sa mort suspecte au moment de la découverte du charnier de Katyn provoqua beaucoup de rumeurs quant à l’implication des divers services secrets. [3]Ivan Maïski (pseudonyme de Yan Liakhovetski, né le 19 janvier, mort le 3 septembre 1975). Diplomate et historien soviétique. [4] Viktor Alter ou Wiktor Alter (né le 7 février 1890 en Pologne, fusillé (probablement) le 23 décembre 1941 à Kouïbychev (Samara), militant actif du Bund et membre du comité exécutif de la Deuxième Internationale. [5] Henryk Ehrlich (né en 1882 à Lublin, fusillé (probablement) le 23 décembre 1941 à Kouïbychev. Il existe une autre version de sa mort, par suicide. Il fut un militant actif du Bund, un journaliste très populaire, un élu de la municipalité de Varsovie avant 1939 et un membre très actif du comité exécutif de la Deuxième Internationale. [6] Lavrenti Beria (né le 29 mars 1899, fusillé le 23 décembre 1953). Il fut sans conteste une figure clé du pouvoir soviétique de 1938 à 1953 : chef des services de sécurité intérieure sous des noms différents : NKVD, MGB, puis KGB. Son rôle fut primordial dans l’organisation du Goulag, le développement des réseaux d’espionnage internationaux, la mise au pas des pays de l’Europe Centrale et Orientale après la guerre. [7] David Bergelson (né le12 août 1884, fusillé le12 août 1952 à Moscou),  écrivain de langue yiddish. Né en Ukraine, il vécut à Berlin jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Il décida alors de retourner en Union soviétique. Cependant comme beaucoup d’autres écrivains juifs, il devint la cible de la campagne antisémite de Staline. Il fut arrêté en janvier 1949, condamné à la peine de mort et fusillé avec ses autres codétenus le 12 août 1952 lors de la nuit des poètes assassinés. Il sera réhabilité après la mort de Staline. [8] Peretz Markish né le 7 décembre 1895, était considéré comme le poète yiddish le plus connu des années 1920 et 1930. Accusé de trahison, il fut fusillé avec ses autres codétenus le 12 août 1952 lors de la nuit des poètes assassinés). Il sera réhabilité en 1955. [9] Fefer Itzik (né en 1900 et fusillé à Moscou le 12 août 1952) poète soviétique de langue yiddish. Pendant la guerre il fut un correspondant des journaux soviétiques. I. Fefer fut un poète parmi les plus fidèles à l’idéologie communiste. Ceci ne pourra pas d’ailleurs le sauver, car en 1948, après l’assassinat de Mikhoels, il fut arrêté et accusé de trahison. Il est fusillé avec ses autres codétenus le 12 août 1952 lors de la nuit des poètes assassinés. Il sera réhabilité en 1955. [10] David Oïstrakh (né le 30 septembre 1908 à Odessa et mort le 24 octobre 1974 à Amsterdam) est l’un des violonistes parmi les plus réputés du XXe siècle. [11] Piotr Kapitsa (9 juillet 1894, mort le 8 avril 1984) physicien soviétique très respecté, aussi pour son courage personnel. Ainsi lors de la « Grande purge » (1937-38), il parvint au péril de sa vie, à défendre ses collègues L. Landau et V. Fock menacés d’arrestation et de prison. Il fut lauréat du prix Nobel de physique de 1978. [12] Sergueï Eisenstein (né le 22 janvier 1898 à Riga et décédé le 11 février 1948 à Moscou) célèbre metteur en scène soviétique, peut-être le plus connu en Occident, grâce à ses deux films » Le Cuirassé « Potemkine » (1925) et « Octobre » (1927). Il est toujours considéré comme le créateur des bases du montage cinématographique moderne. [13] Lina Stern (née le 26 août 1878, morte le 7 mars 1968) professeur de physiologie, seule femme membre de l’Académie de Sciences de L’URSS. Elle est arrêtée au début de 1949 et condamnée à quatre ans d’emprisonnement. Elle est la seule des dirigeants du CAJ à survivre à la campagne antisémite de cette période. [14] https://mabatim.info/2016/09/22/portrait-littraire-ilya-ehrenbourg/ [15] Vassili Grossman (né le 12 décembre 1905, mort le 14 septembre 1964 à Moscou). Au début de sa carrière, il était un écrivain soviétique fidèle à la ligne du parti qui peu à peu arrivera à dénoncer très durement le régime, surtout dans son roman Vie et destin. Pendant la guerre il était un correspondant de guerre parmi les plus lus par des soldats. En juillet 1944, il entra avec les soldats soviétiques dans Maidanek et dans Treblinka à peine libérés. Il fut ainsi le premier journaliste à décrire les camps d’extermination. Son récit L’Enfer de Treblinka servira de témoignage au procès de Nuremberg. [16] « Le Livre noir ». (Translittération yiddish : Dos Shvartze Bukh). Titre complet : Le Livre noir sur l’extermination scélérate des Juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l’URSS et dans les camps d’extermination en Pologne pendant la guerre de 1941-1945) est un ouvrage élaboré sous l’égide du Comité antifasciste juif destiné à recueillir des témoignages et des documents sur l’extermination des Juifs et leur participation à la résistance armée dans les territoires de l’URSS occupés par l’armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale. Le livre noir fut interdit en Union Soviétique et ses épreuves furent détruites. Mais Vassili Grossman réussit à cacher une version des épreuves chez un ami qui l’offrit à la fille d’Ilya Ehrenbourg, Irina, en 1970. Plus tard celle-ci parviendra clandestinement à la sortir de l’URSS. Le Livre noir sera publié en France en 1999 et en 2010 en Russie. [17] Viatcheslav Molotov (né le 9 mars 1890, mort le 8 novembre 1986) homme politique et diplomate soviétique. Chef du gouvernement de l’URSS de 1930 à 1941, ministre des affaires étrangères jusqu’en 1949, (à ce titre, il signa le pacte germano-soviétique d’août 1939) membre titulaire du Politburo de 1926 à 1957, il fut considéré comme le bras droit de Staline, d’une fidélité indéfectible et ceci malgré l’arrestation de sa femme, Polina Jemtchoujina, en 1948. Il demeura un membre influent du Parti communiste de l’Union soviétique jusqu’à son éviction lors de la déstalinisation. [18] La liste de treize personnalités assassinées le 12 août 1952 est la suivante : Leib Kvitko, David Hofshtein, Itzik Feffer , Peretz Markish, David Bergelson, Veniamine Zouskine, Solomon Lozovsky, Boris Shimeliovich, Emilia Teoumina, Yossif Youzefovitch, Ilya Vatenberg, Léon Talmi, TchaykaVatenberg-Ostrovskaïa. Parmi eux, les cinq premiers étaient effectivement des gens de lettres, les autres étaient des journalistes, des traducteurs et des personnalités politiques. [19] Veniamine Zouskine (né le 28 avril 1899, fusillé le 12 août 1952 à Moscou) fut l’un des acteurs principaux du Théâtre d’État Juif de Moscou et il assuma la direction du théâtre après la mort tragique de Michoels. Il joua aussi dans de nombreux films, y compris dans Les chercheurs du bonheur film de Vladimir Korch-Sabline (1900-1974), tourné en 1936. C’est un film de propagande, assez réussi par ailleurs, pour inciter des Juifs à partir pour le Birobidjan.
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samedi 18 juillet 2020

Colonialisme : que signifie la restitution par la France des restes de 24 combattants algériens ?



L’Algérie a enfin récupéré le 3 juillet  les restes de 24 de ses combattants tués au début de la colonisation française au XIXe siècle.
Ces crânes ont été restitués par la France après que pendant des décennies ils aient été entreposés au Musée de l’Homme à Paris.
C'est avec une grande émotion que le peuple algérien a vécu l'arrivée de l'avion militaire, encadré par trois avions de chasse, ramenant les restes humains de vingt-quatre résistants.
Il est vrai que le gouvernement avait mis le paquet en termes de communication : tapis rouge, honneurs militaires, diffusion sur toutes les chaines de télévision. 
De toute façon, n'importe quel gouvernement de ce pays continuera à réclamer, à exiger la restitution des autres restes humains retenus dans les musées et autres objets de valeur pillés durant la conquête et la colonisation. C'est une évidence.

Avant de raconter la tragédie de l'oasis de Zaatcha, lieu de provenance de ces restes humains, j'ai choisi deux exemples de colonialismes européens : l'allemand et le portugais, qui selon des clichés très anciens, seraient totalement différents.
Puis je montrerai comment la répression coloniale  et surtout les représailles s'inscrivent dans la déshumanisation des prisonniers vaincus, car racialement perçus comme appartenant à des " races très inférieures”.
D'autre part, comment comprendre  le comportement d'officiers d’élite, laissant leurs hommes commettre des horreurs indicibles, en faisant fi de leur enracinement et environnement intellectuel en métropole ?
C'est pourquoi, j'ai eu l'idée  de présenter rapidement les positions, les  évolutions, les cheminements de deux immenses personnages de notre Panthéon, à l'égard de la colonisation en Afrique: Victor Hugo et Jean Jaurès. Enfin il convient  dire quelques mots sur les administrateurs civils coloniaux français                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                      Commençons donc  par l'Allemagne coloniale en Afrique : 
                                                                                                                                       Pendant 35 ans, de 1884 à 1919, l'Allemagne fut un empire colonial d'envergure.
La conférence de Berlin de1884 à 1885 dépeça et partagea une grande partie de l’Afrique.
Le roi Léopold II de Belgique reçut à titre individuel le Congo et y mena une politique d’exploitation particulièrement sanglante et inhumaine.
L’Allemagne de Bismarck reçut d’une part le Togo, le Cameroun, l'Afrique du Sud Occidentale qui constitue aujourd’hui  la Namibie. 
Ses possessions en Afrique Orientale furent composées de la Tanzanie, du Rwanda, du Burundi.
Mais limitons nous à l'Afrique Occidentale. 
Entre 1885 et 1903, le colonialisme allemand vola un quart de leurs de terres aux populations Herero* et Nama* avec violence et brutalité en utilisant le travail forcé et la dispersion. Ici, l'idéologie de la " Herrenrasse" (race des seigneurs) prit racine et tout son sens.
Ces coloniaux n'arrivaient pas en Afrique pour y montrer le progrès européen, mais pour "faire et  construire des races inférieures”. 
Les autorités allemandes présentèrent des "villages indigènes"  dans la première exposition coloniale de Berlin en 1896.
Des zoos humains du même genre figurèrent dans l'exposition internationale de Gand en 1903 et à Paris en 1931. 
Ainsi la révolte des Herero, soutenue par leurs voisins Nama, fut-elle réprimée dans le sang  et vouée à la destruction totale de ses membres. 
Quatre-vingts des Herero, soit 65000 personnes, furent tués et la moitié du peuple Nama disparut soit 20 000 personnes.
Les coloniaux allemands mirent  en œuvre des camps de concentration  copiés des camps britanniques durant la guerre des Boers  (1899-1906). Ils pratiquèrent des expériences médicales  sur les êtres humains capturés et menèrent une  guerre de liquidation totale. 
En  1904, 100000 Herero furent assassinés. Ainsi le général Von Trotta, chef du corps expéditionnaire allemand,  a t-il pu déclarer: " je crois que cette nation doit être détruite en tant que telle ». 
Notons que ces crimes n'échappèrent pas à Rosa Luxembourg, qui s'opposa et batailla  contre le colonialisme, en opposition à la majorité des dirigeants de son parti social-démocrate allemand.

 La vision du monde colonial de L'Allemagne  impériale était semblable à celle de la France, de l’Angleterre, de l’Italie, de la Belgique, du Portugal. 
La soumission des Africains fut fondée sur le concept de "races inférieures", partagée par l'immense majorité des élites intellectuelles des pays colonisateurs. J'y reviendrai. 
L’Africain Noir occupait pour eux l'échelon le plus bas, le partage des taches était intangible: les missionnaires s'occupaient de l'éducation chrétienne. L'administration coloniale  allemande inculqua à coups de fouet, la ponctualité, l'ardeur au travail.  Le "bon" docteur Robert Koch, qui reçut le prix Nobel pour ses travaux en bactériologie expérimenta sur des Africains, ce qui était interdit  en métropole.
Pour en finir avec l'Allemagne coloniale, n'oublions pas que le président de la République allemande et  le ministre des affaires étrangères ont reconnu les destructions des peuples Herero et Nama comme un génocide mais rechignent à verser les réparations demandées.

 A présent bousculons un cliché: qu'en fut il du "petit" Portugal ? 
                                                                                                  
Dans son ouvrage :" Les campagnes coloniales du Portugal, 1844 -1941", l'historien René Pélissier montre comment la décision du gouvernement lusitanien de 1895 s'inscrit dans la vague d'interventions brutales des colonialismes européens.
Le Portugal, pays devenu très pauvre et  ayant déjà eu un passé colonial en Afrique, entend bien montrer les dents. On assiste à une augmentation du corps  des officiers, pour lesquels les campagnes d'Afrique font partie de l'imaginaire de la réussite et de l'ascension sociale. Paradoxalement, c'est pourtant pendant la courte période républicaine (1910-1926)  que l'armée recourt à des méthodes purement terroristes pour écraser les révoltes des peuples africains résistant à la colonisation.
Le Portugal utilise les bons vieux procédés britanniques et surtout français en recourant aux auxiliaires africains. Il s'appuie pour cela sur les antagonismes ethniques. Pour cet auteur, le temps des “liquidations" (1911-1926, 1936, 1940-41) sont des campagnes d'Afrique d'une intensité inconnue souvent absentes des  synthèses des grands manuels d’histoire.
Michel Cahen, biographe de René Pélissier, écrit  " Qui se souvient du grand Mousinho de Albuquerque et de ses coupeurs de têtes au Mozambique et dans le Sud Angola ?"
Selon ce même auteur, René Pélissier nous montre que nous sommes à mille lieues des mythes sur les " brandes costumes " (douces mœurs) du colonisateur portugais.
Il précise que la conquête portugaise n'a pas été plus violente que ses consœurs  anglaise, belge, française, allemande ou italienne. Michel Cahen note la phrase plaisante de fin de livre de René Pélissier: " Au moins la langue portugaise est plus franche que les autres, car c'est la seule langue ou' il n'y a qu'un seul mot pour traduire " explorer" et " exploiter" 

S'agissant de la France coloniale en Algérie, nul besoin de remonter aux premières années de la conquête.
 C’est, on les sait, le général Bugeaud qui parvint à terminer la « pacification » de l'Algérie en 1871, après une campagne de razzias  systématique, de destructions de récoltes, de villages pillés et brulés, des massacres planifiés de populations réfugiées dans les grottes par les sinistres "enfumades" (dont celles de Juin de 1845 à Dahra)   et les emmurements  d'êtres vivants. C’est à ce sujet que Zemmour a déclaré le 23 octobre dernier dans son émission quotidienne de CNews : "Quand le général Bugeaud arrive en Algérie, il commence par massacrer les musulmans, et même certains juifs. Et bien moi, je suis aujourd'hui du côté du général Bugeaud. C'est ça être Français",
 A travers ces massacres, il s'agissait d'atteindre des objectifs politiques précis visant, selon l’historien Charles-Robert Ageron, " à obtenir un effet de terreur destiné à dompter définitivement les indigènes, mais aussi à procurer terres et argent à la colonisation, et préparer l'installation de populations européennes, ce qui n'avait pas été envisagé en 1830".

Un autre grand historien de l'Algérie coloniale , Charles-André Julien , présente le  jeune officier supérieur Lamoricière comme " le plus inhumain de tous les grands chefs de l'armée française  d'Afrique "
 Nicola Schaub dans sa lettre n° 54 du séminaire de science Po " Du colonialisme français " nous alerte sur le fait que " l'histoire des tourments et supplices causés par ces razzias" n'apparait que dans la correspondance des ces officiers , ce sont des images de soi, des images littéraires
 "  Cette génération " poursuit il " assimile et recoupe une esthétique romantique qui se transforme et se subvertit pour exprimer une destruction systématique".  En lisant cette lettre n°54, je fus stupéfait d'apprendre que ces chefs comme Lamoricière, sont autonomes et se permettent de distribuer à leurs soldats des tapis, des bijoux, des armes, de l’argent, des mulets et même ... des chevaux. Nous sommes bien dans l’ordre du brigandage, de la flibusterie, du partage du butin.                                                                                                                                                                                                                                                     Que s'est il donc passé dans et autour de l'oasis de Zaatcha en 1849?

Révoltés par le comportement des institutions coloniales, soufrant économiquement en raison de la spoliation de leurs terres, de la dégradation des récoltes ainsi que d'une levée d'impôts féroce,  un groupe d'hommes et de femmes autour du  Cheikh Bouziane, décident  de préparer une solide insurrection avec réserves d'armes, de munitions et de vivres 
Les habitants se retranchent dans l'oasis de Zaatcha, derrière des enceintes fortifiées qui furent réhabilitées pour la circonstance.
Le 17 juillet 1849, les troupes de l'armée française entament un siège de 4 mois.
 C'est un échec cuisant. 
L'état major comprenant immédiatement le danger que constituerait ce point d’appui, envoie une colonne de 5000 hommes avec artillerie, officiers du génie, plusieurs régiments de la Légion étrangère et des régiments d'auxiliaires" indigènes". 
Deux décennies après la prise d'Alger, ce" type de résistance d'une ampleur et d'une efficacité exceptionnelles apparaissent intolérables et inacceptables et cette insurrection doit être réduite dans les plus brefs délais ». 
Le 26 Novembre, les assiégeants exaspérés par ce long siège , profitant d'un climat redevenu  favorable , considérant les nombreuses victimes tuées au combat ou terrassées par le choléra se lancent à l'assaut .
 Chaque fortin, chaque terrasse, chaque ruelle est défendue avec âpreté. Les troupes  françaises perdent officiers soldats et sous-officiers. 
Enfin la victoire des troupes coloniales est acquise . Deux ans  après, l'officier Bourseul déclare : " les maisons et les terrasses sont balayées par la mitraille, tous les Arabes sont fauchés et achevés à la baïonnette .Tout ce qui reste debout est passé par le fer ou le feu. Pas un seul défenseur, femme, enfant, homme ne fuit, ni implore pitié, tous succombent les armes à la main en vendant chèrement leur peau “. 
C'en est trop, les représailles seront terribles .Il s'en suivit une destruction méthodique. Dans son livre:" La guerre et le gouvernement d'Algérie “, Louis de Baudicour écrit : les soldats se précipitèrent sur les malheureuses créatures qui n'avaient pu s'enfuir, ici un soldat amputait un sein d'une femme qui demandait à être achevée, un autre prit par les jambes un petit enfant pour lui fracasser le crane contre la muraille (.) Ailleurs d'autres scènes ne peuvent être racontées "
Il continue :" il est très fâcheux que nos officiers  ne soient pas plus maitres de leurs troupes d'élite”.
 Pour finir le cheikh Bouriane fut fait prisonnier aux termes des combats avec  son fils de 15 ans et un groupe de dirigeants de l’insurrection. Le général Herbillon ordonna qu'ils soient fusillés sur place, puis décapités. Leurs têtes furent transportées au bout de piques au marché de Biskra.                   
Qui décida de conserver les têtes des combattants vaincus, pratique courante à l'époque? Quand a eu lieu  le sordide transfert en métropole? Mystère.
 On connait désormais la suite. Après les dénégations scandaleuses du directeur du musée de l'Homme, suite à la découverte  en 2011 de l'historien et ethnologue Ali Belkadi que des têtes coupées de révoltés étaient empilées dans ce musée , l'affaire est devenue politique .
 Une belle pétition réclamant la restitution à l'Algérie des restes humains (crânes)  fut lancée par un nombre important d'historien(e) s, de journalistes, d’écrivains, de dirigeants d'associations défendant  les droits humains.
 L'accord donné par Emmanuel Macron en Décembre 2017 en visite à Alger, puis la demande officielle du gouvernement algérien ont permis le rapatriement de seulement 24 cranes. Il y en a beaucoup d'autres encore dans les divers musées de France.  En Allemagne ce sont par milliers que des cranes de l'Afrique coloniale allemande sont entreposés dans les musées de ce pays
Peut on se borner à raconter les faits ? Comment comprendre une telle barbarie ? Se peut il que ces comportements ultra-violents de ces jeunes ou moins jeunes officiers soient  complètement désincarnés du monde dans lequel ils ont grandi, fait leurs formations militaires, et n'entrent pas en résonance avec ce que pense, écrit, diffuse, publie l'intelligentsia dans les métropoles? Évidemment non. 
                                                                                                                                                                                                                                                                                       Examinons les propos de Victor Hugo tenus le 18 Mai 1879 à l'occasion d'un banquet en l'honneur de l'abolition de l'esclavage : " la  Méditerranée  est un lac de civilisation (...) Sur l'un de ses bords, le vieil univers, sur l'autre l'univers ignoré, c'est à dire d'un coté toute la civilisation, de l'autre toute la barbarie (...) Déjà les deux peuples colonisateurs qui sont deux peuples libres: la France et l'Angleterre ont saisi l’Afrique. La France l'a saisie par l'ouest et le nord, l'Angleterre par l'est et le midi. Voici que l'Italie accepte sa part de ce  travail colossal”.
Il poursuit: "au 19eme siècle, le Blanc a fait du Noir un homme, au 20ème l'Europe fera de l'Afrique un monde, une Afrique maniable à la civilisation “. 
Son discours  largement applaudi se termina par une ode au colonialisme, solution pour régler les problèmes de l'Europe (nous sommes huit ans après la Commune de Paris). Il poursuit : " Allez peuples, emparez vous de cette terre; A qui ? A personne! "   e. L'historien Gilles Manceron pourra dire : " En face du fait colonial, son universalisme est pris en défaut "  On ne saurait dire mieux. 
  
Qu'en est il de Jean Jaurès ?                                                                                                                                                                                                                                              Gilles Manceron nous  donne à nouveau des clés d'explication dans son livre " Jean Jaurès, vers l’anticolonialisme. Du colonialisme vers l'universalisme ".
Dans cet ouvrage, l’historien a réuni 38 discours de Jaurès prononcés en 1884 et 1914. Le 14 Avril 1884, Jaurès affirme soutenir les entreprises coloniales humaines. Il dit :" Nous avons étendu aux hommes de couleur, la liberté des Blancs et aboli l'esclavage ».
Gilles Manceron ne nie pas ces positions colonialistes. Il montre l'évolution réfléchie et déterminée du parlementaire. Le point pivot de l'aversion pour les exactions du colonialisme sera l’affaire Dreyfus, pointe Manceron.
 Dés le début du 20e siècle note ce même historien, Jaurès se fait de plus en plus sévère à l'égard du fait colonial.
L'affaire Dreyfus lui ouvre les yeux sur l'infamie d'un racisme qu'il observe depuis son enfance. Jaurès s'oppose alors à un antisémitisme et autres formes de racisme qui "confinent à l'audace politique avant-gardiste ". Il déclare :" ce n'est pas l’antisémitisme, le racisme  là-bas en Algérie qui pourront résoudre les problèmes. Nous proposons pour rétablir l'équilibre électoral, non pas de supprimer les droits politiques des Juifs, mais de donner leurs droits politiques aux populations berbéro-arabes  "   
On peut  donc affirmer que le tribun était plus que minoritaire parmi les dirigeants de son parti.. C'est le moins que l'on puisse dire
En outre il ne se contentait pas des schémas mécanistes de certains socialistes adeptes de Jules Guesde qui ne s'intéressaient pas ou peu aux questions coloniales 
Jaurès  lancera cette magnifique phrase  :" L'asservissement d'une nation par une autre constitue une  affaire Dreyfus permanente"                                                                                                                                                                                      On  voit au travers de ces deux exemples  les limites de l'universalisme du vieil Hugo ( Il a 77 ans quand il fait le discours ci-dessus )
Il croit à un colonialisme par " la charrue " et non par le "fusil “. C'est bien sur une illusion. 
Jaurès évolue vers un véritable anticolonialisme dans le contexte démontré par l'historien Gilles Manceron. 

 La tradition coloniale française
La soldatesque, les corps d'officiers baignent en métropole  dans un univers intellectuel  furieusement  colonialiste. Il en résulte sur les théâtres d'opérations, par delà  les mers, une barbarie quasi indicible, commise par des hommes qui donnent libre cours à l'exaltation,  emportés par des sentiments de surpuissance. C'est le temps des " Herrenrasse”, le temps de la " race des seigneurs “.                                                                                           
Quelques mots sous forme de citation à propos de la (très mauvaise) école coloniale française : Un diplômé de cette école, raconte comment son père lui a enjoint de passer le concours d'entrée : "Tu as 18 ans et tu es bachelier. Il te fait choisir une profession et entreprendre une carrière. Je sais que tu voudrais être journaliste et entrer en politique. Mais ce ne sont de pas vraies professions. Tu es myope comme une taupe, ce qui t'interdit une carrière militaire. Tu n'aimerais ni la médecine, ni l'enseignement. Tu n'es ni assez bête, ni assez élégant pour être diplomate. Tu n'as aucune disposition pour les affaires. Les choses étant ce qu'elles sont, tes possibilités sont limitées. Il ne te reste plus que les colonies si tu veux ..."
Faute de candidats qualifiés, c'est avec résignation que l'administration coloniale à Paris acceptait l'irresponsabilité et la brutalité de fonctionnaires subalternes. 
Jacques Thobie dans son " histoire de la France coloniale relate cette histoire " démente" pour le coup : "Un administrateur du Congo avait dans les années 1890,  été jugé inapte par un médecin colonial  en raison de ses facultés mentales gravement altérées par les drogues et  l’alcool. Il avait en effet incendié deux villages et son sport favori était de tirer sur les gens qui se promenaient à proximité de son domicile. Et bien, il fut maintenu en service "

 Poursuivre
La restitution des restes humains du cheik  Bouziane et de ses compagnons est un pas significatif.  Apprécié comme tel par le peuple algérien. 
Il est encore insuffisant .De nombreux restes humains sont encore entreposés dans divers musées de France. Les restitutions de tout ordre doivent continuer. Que se serait il passé sans le travail et la vigilance de l'historien algérien Ali Belkadi ?  Quand des excuses publiques sur la colonisation  et ses drames seront elles prononcées  par un gouvernement français?
Contrairement aux clichés fortement répandus, les atrocités commises  par les colonialismes européens  à la fin du 19 me siècle et début du 20ème, auxquels il faut atteler celui d'Amérique du Nord (à l'égard des civilisations amérindiennes) sont sensiblement de la même intensité. 
La France, on l'a vu, y a pris une bonne part. L'Allemagne a pourtant commis un génocide, car l'intentionnalité de la destruction totale  des peuples qu'elle a soumis est historiquement attestée  et par surcroit  reconnue par les autorités officielles allemandes.
Comme l'a dit Gilles Manceron, " il ne s'agit pas de repentance mais de construction de faits historiques, il s'agit d’Histoire.  Il en va de même pour le  vieil Hugo.

 Philippe Chamek pour Memorial 98                                                                                                                                                                                        
PS : J'ai choisi l'acception universitaire pour écrire le nom des ethnies, c'est à dire sans pluriel et en italique. 

Bibliographie 
AGERON Charles-Robert, Histoire de l'Algérie coloniale, tome 2 : de l'insurrection de 1871 au déclenchement de la guerre de Libération à 1954, Paris, PUF, 1979. – L'Algérie algérienne de Napoléon III à De Gaulle, Paris, SINBAD, 1980.
 JULIEN Charles-André, Histoire de l'Algérie contemporaine, tome 1, la conquête et les débuts de la colonisation, 1827-1871, Paris, PUF, 1979. 
STORA Benjamin, Histoire de l'Algérie coloniale, 1830-1954, Repères, La Découverte, 1991.
THOBIE Jacques, MEYNIER Gilbert, COQUERY-VIDROVITCH Catherine, AGERON Charles Robert, Histoire de la France coloniale, 1914-1990, Paris, Armand Colin, 1990.
 SCHAUB Nicolas, Lettre du séminaire n°54, Sciences Po centre histoire, Arts et sociétés, Institut National de l'Histoire de l'Art / CTHS, 2015. Sous la direction de LORIN Amaury et TARAUD Christelle, Nouvelle histoire des colonisations européennes (XIXe-XXe siècles), Sociétés, cultures, politiques, Le Noeud Gordien, PUF, 2013
 PELISSIER René, Les campagnes coloniales du Portugal, 1844-1941, Paris, Pygmalion (Flammarion), 2004. 
CAHEN Michel, État des savoirs sur l'Afrique de colonisation portugaise en France, Paris, Rencontres RTP 2006.
 MICHEL Nicolas, Namibie : l'autre génocide perpétré par l'Allemagne, Jeune Afrique, décembre 2016. 
FABER-JONKER Leonor, Le premier génocide du XXe siècle, Herero et Nama dans le sud-ouest africain allemand, 1904-1908, livret de l'exposition, édition Mémorial de la Shoah, 2017. 
MANCERON Gilles, Jean Jaurès. Vers l'anticolonialisme. Du colonialisme à l'universalisme, Paris, Les Petits Matins, 2015. HUGO Victor, Discours sur l'Afrique, 1879. 
RIGOULOT Pierre, KOTEK Joel, Le siècle des camps, JC Lattès, 2000. 
http://www.memorial98.org/article-gueant-la-strategie-de-l-araignee-98679439.html avec la réponse de Georges Clemenceau   le 30 juillet 1885  à un Jules Ferry prétendant justifier la colonisation par la supériorité de la civilisation occidentale, en ces termes:
 : «… Regardez l'histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l'oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l'histoire de votre civilisation ! (...) Combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. Je ne dis rien des vices que l'Européen apporte avec lui : de l'alcool, de l'opium qu'il répand, qu'il impose s'il lui plaît. Et c'est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l'Homme !... »