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mercredi 5 février 2020

Allemagne: l'extrême-droite tente une alliance avec la droite et échoue.



                                         




4 mars: le pacte avec l'AfD balayé.

                      Bodo Ramelow (à gauche cravate bleue) refuse de serrer la main de Hoecke

Bodo Ramelow, candidat du parti de gauche Die Linke, soutenu par les sociaux-démocrates et les Verts, a été réélu président du Land de Thuringe ce 4 mars.
Les élus de la CDU ont été contraints de s'abstenir après leur faute, ce qui a permis l'élection au troisième tour de scrutin.
Les libéraux du FDP, qui avaient exécuté la manœuvre avec l'AFD, ont choisi de boycotter le scrutin .
A noter le geste fort de Ramelow qui a refusé de serrer la main tendue par Björn Hoecke ( ci-dessus), leader local de l'AfD et dirigeant de son aile nostalgique du nazisme 

Memorial 98


                                       
                                         Manifestation à Erfurt " Contre la haine "





15 février: manifestation en Thuringe contre le pacte avec l'AfD

Des milliers de personnes ont manifesté samedi 15 février à Erfurt, capitale de la Thuringe.
Quelque 18.000 personnes ont manifesté, selon les organisateurs, des ONG, artistes, syndicalistes et responsables politiques, unis dans le front #Unteilbar («indivisible» en français).
Les manifestants se sont retrouvés à la mi-journée dans le centre de la ville sous le mot d’ordre: «pas avec nous, pas de pacte avec les fascistes: jamais et nulle part!». Des banderoles proclamaient: «nous ne voulons pas de IVe Reich» ou encore «nous ne voulons pas le pouvoir à n’importe quel prix».
L’élection surprise le 5 février du "libéral" Kemmerich, grâce aux voix coalisées de la droite conservatrice et de l’extrême droite, avait déjà provoqué nombre de rassemblements spontanés dans toute l’Allemagne.
Signe de la tension dans tout le pays, plusieurs locaux du parti libéral FDP sont devenus la cible d’attaques dans toute l’Allemagne.
D’autant que l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), le parti d’extrême droite  compte bien continuer à dynamiter le jeu politique allemand. En Thuringe, les institutions restent ainsi paralysées depuis plus d’une semaine.
L’extrême droite menace désormais de porter ses suffrages, en cas de nouvelle élection à la tête de cette région enclavée, sur Bodo Ramelow. Cette personnalité de la gauche radicale était à la tête de la région jusqu’en 2019. Il refuse catégoriquement tout apport de voix de l’AfD.
Les partis hors AfD doivent se réunir lundi à Erfurt pour trouver une solution permettant de gouverner cette région.
 En Thuringe aussi, le dirigeant de la CDU, Mike Mohring ( voir ci-dessous), a annoncé vendredi son départ pour permettre une «pacification» du parti conservateur.
Certains responsables  de la CDU, en particulier dans les régions d’ex-Allemagne de l’Est, sont tentés par un rapprochement avec l’extrême droite, particulièrement puissante dans ces régions. 
Dresde
Cette mobilisation contre l’extrême droite intervient aussi en pleine commémoration de la libération des camps nazis et du bombardement par les Alliés de la ville de Dresde il y a 75 ans. Ce bombardement est commémoré chaque année par l'extrême-droite qui oppose cette mémoire à celle du génocide nazi.
Environ 1.500 militants néonazis, et autant de contre-manifestants, sont descendus dans la rue samedi, sous étroite surveillance policière, dans cette ville de Saxe pour une «marche funèbre» cultivant le mythe d’une «ville martyre», injustement sacrifiée par les Alliés.

Memorial 98

Mise à jour du 10 février: le séisme se poursuit, la présidente de la CDU contrainte à son tour de démissionner

Juste sanction: après le scandale de Thuringe, Annegret Kramp Karrenbauer (ci-dessus), cheffe de la CDU et "dauphine" d'Angela Merkel, est contrainte de démissionner de son poste à la tête du parti et ne sera pas candidate en 2021 pour devenir chancelière, comme il était prévu.
Elle n'a pas empêché la collaboration des élus CDU  de Thuringe avec les néonazis  de l' AfD.
Un membre du gouvernement nommé Christian Hirte a aussi été poussé vers la sortie après s’être ostensiblement félicité, dans un message publié sur Twitter, de l’élection de Thuringe
« La chancelière a proposé aujourd’hui au président fédéral le renvoi du secrétaire d’Etat Christian Hirte », a indiqué dans un communiqué le porte-parole d’Angela Merkel. Hirte était jusqu’ici secrétaire d’état au ministère de l' Economie et de l’Energie et, à ce titre, également commissaire du gouvernement aux États régionaux de l’est de l’Allemagne, chargé de coordonner la politique fédérale pour soutenir ces territoires toujours en retard économiquement sur l’ouest du pays.
Ce nettoyage doit se poursuivre, afin d'éradiquer toute velléité de collaboration avec l'AfD et ses idées. 
Cela n'a pas été fait en France. Ainsi Eric Woerth, ancien ministre et actuel  député dirigeant de LR, n'a jamais été inquiété pour sa collaboration prolongée avec le FN en Picardie lors des élections régionales de 1998 ( voir ici

MEMORIAL 98

 
Mise à jour du 6 février: le président de Thuringe contraint à la démission au bout de 24 H mais la crise demeure

Le mandat du président de l'état de Thuringe a duré à peine 24 h et 34 minutes. 


               Le 5 février, Kemmerich et Höcke (à droite) se congratulent après l'élection

Tout juste élu avec les voix des fascistes AfD , le " libéral" Kemmerich est contraint de démissionner face au scandale. Le développement des protestations et manifestations dans toute l'Allemagne a obligé le chef de son parti libéral à changer d'avis et à rétro-pédaler. Alors que celui-ci, nommé Lindner,  avait refusé hier de condamner l'élection, il s'est déplacé ce jour en Thuringe pour annoncer la fin de la présidence. Merkel avait également condamné l'élection " impardonnable" et appelé à de nouvelles élections. Le parti SPD commençait à agiter la menace d'une rupture de la coalition au pouvoir. 
La honte de Kemmerich, de son parti et des conseillers régionaux CDU de Thuringe qui ont voté pour lui  demeurent, pour avoir collaboré avec les néonazis. 

Ceux-ci vont maintenant pouvoir se présenter comme des victimes des "politiciens de l'Ouest" de l'Europe, des Juifs...




                          Sur la pancarte ci-dessus ces mots " Honte à vous"

 MEMORIAL  98

Un événement politique catastrophique se déroule en Thuringe: de nombreuses réactions et manifestations commencent à se dérouler sur place et dans toute l’Allemagne, notamment devant le siège du parti libéral FdP, qui bénéficie des votes de l'AfD.



    Manifestation devant le siège du Parlement régional à Erfurt ( sur la pancarte " Trahison des électeurs")

La direction de la CDU est contrainte de demander des nouvelles élections. Même le journal Bild  titre sur la poignée de main de la honte entre le nouveau président et le "nazi Hoecke"




De son côté, le dirigeant du parti libéral Christian Lindner refuse de se distancier de son représentant en Thuringe. Il utilise le prétexte habituel de ces alliances honteuses selon laquelle dans un tel vote à bulletins secret, c'est le résultat qui compte. Ce parti siège au Parlement européen dans le même groupe que le parti macroniste LREM intitulé " Renew Europe". Il est donc attendu que LREM exige le retrait du président de Thuringe élu par l'AfD et en cas de refus, l'exclusion de ce parti qui pactise ouvertement avec l'extrême-droite nazifiante.
Höcke et les autres dirigeants de l'AfD se réjouissent ouvertement de la réussite de leur manœuvre et appellent à un bloc de la droite dans toute l’Allemagne.

Un tremblement de terre politique et une digue qui se brise

Pour la première fois depuis l’après-guerre et la chute du nazisme, le président d’un des Lands (états fédéraux), la Thuringe, a été élu mercredi 5 février grâce aux voix de l’extrême droite.
Le candidat du Parti libéral-démocrate (FDP), Thomas Kemmerich, a été élu au troisième tour de scrutin par l’assemblée régionale de cet État de l’est de l’Allemagne. 
Son infime majorité est de 45 voix contre 44 mais elle lui donne la présidence. Il a bénéficié des voix de tous les élus du parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD), et de celles de la plupart des membres de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), le parti de la chancelière Angela Merkel.
 Il a devancé d’une voix le ministre-président sortant de Thuringe, Bodo Ramelow, membre du parti de gauche  Die Linke, qui était, lui, soutenu par les sociaux-démocrates et les Verts.

Bodo Ramelow dont le parti de gauche  Die Linke est arrivé en tête des élections régionales avec 31% des suffrages, comptait se faire réélire à la tête d’un gouvernement minoritaire de gauche, pensant que les partis de la droite traditionnelle n’accepteraient jamais de s’allier à l’extrême droite. Jusqu’ici les partis de droite et de centre droit en Allemagne, comme la CDU ou le FDP,  ont en effet toujours refusé toute coopération ou alliance avec l’extrême droite.    
Mais les élus régionaux du parti libéral et de la CDU ont choisi de s’allier avec une délégation AfD ouvertement dominée par des éléments fascistes.
 
En effet le chef de file de l’AfD en Thuringe, Björn Höcke,  est le chef de la tendance la plus droitière du mouvement baptisée "l'aile" ( Flügel en allemand)
Ce courant a été « mis sous surveillance » par l’Office fédéral de protection de la Constitution (BfV), le service chargé du renseignement intérieur en Allemagne, ce dernier reprochant notamment aux partisans de Björn Höcke de « relativiser le national-socialisme dans sa dimension historique ».
Hoecke a été accusé, à juste titre, d’avoir préparé le terrain idéologique pour l’attentat antisémite de Halle le 9 octobre dernier, où un immense massacre dans un synagogue prévu par le terroriste néo-nazi  a été évité de peu, tout en faisant 2 morts. Ses déclarations contre la "repentance" des crimes nazis ont pavé la voie de cet acte terroriste.
Il a par exemple qualifié le Mémorial de la Shoah à Berlin de « monument de la honte »
 en déclarant « Jusqu’à ce jour, notre état d’esprit est celui d’un peuple totalement vaincu (…) nous Allemands, notre peuple, est le seul peuple au monde qui a planté au cœur de sa capitale un monument de la honte »
Il avait ensuite déclaré au Wall Street Journal : « C’est un grand problème de décrire Hitler comme le mal absolu, alors que nous savons que l’histoire ne s’écrit pas en noir et blanc." 
 « Pour moi, Höcke est un nazi », avait d’ailleurs déclaré lors de la campagne des régionales Mike Mohring,  tête de liste de la CDU  en Thuringe.  Il avait lui-même été menacé de mort par un mystérieux groupe de « musiciens de l’orchestre du Reich » dont l’e-mail se concluait par la formule « Sieg Heil und Heil Hitler ». Pour autant Mohring joue un rôle trouble dans cette crise. Il a organisé le vote des élus CDU avec l'AFD,  pour la candidat FdP après avoir rejeté catégoriquement l'installation d'un gouvernement minoritaire de gauche. 
Les autres thèmes de campagne de Björn Höcke  reprenaient les thèmes racistes chers à l’AfD, que ce soit pour dénoncer « l’africanisation et l’orientalisation qui menacent l’Allemagne » ou expliquer que « le multiculturalisme conduit au multicriminalisme », »



 Le choc de Thuringe se déroule six jours après l’anniversaire de l’accession d’Hitler au pouvoir le 30 janvier 1933 et dix jours après le soixante-quinzième anniversaire de la découverte et libération du camp d’Auschwitz le 27 janvier 1945. 
 
                                     Hitler est nommé chancelier le 30 janvier 1933
A cette occasion les dirigeants allemands avaient réaffirmé leur engagement dans la lutte contre la résurgence du racisme et de l’antisémitisme.
De plus c’est en Thuringe que pour la première fois le parti nazi (NSDAP)  a participé à une coalition gouvernementale au niveau régional en 1929, avant d’accéder au pouvoir en 1933.
Ces références historiques donnent la mesure de la gravité de ce qui se passe en Allemagne.

Il y a aussi une dimension particulière en France : en 1998, lors d’élections régionales, une partie de la droite a choisi de s’allier avec le Front national de Jean-Marie Le Pen et  Bruno Gollnish. Cela fut notamment le cas en Rhône-Alpes avec Charles Millon et en Picardie avec Charles Baur et Eric Woerth, encore dirigeant de LR. La voie avait été ouverte par Gaudin en région Paca dès 1986
Description : https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEj2FMrZboBMPpstz9aNUh-suSa8lpX_xaQKfhy-NuSN6NNMAGOX8PVY2dMGuNMOx-pOlPOMVM0FEGfKUX0XsYPgjy2d0IUJySpCqpwjcwB66EIe_GTC5CWuu8AquP9eGvq619u4xtq3bS8/s320/MILLON-GOLLNISCH.jpg


Une importante bataille politique vint à bout de ces alliances sauf en Languedoc-Roussillon. Charles Millon fut hué et expulsé d' une commémoration de la mémoire des enfants juifs d'Izieu 
Vingt ans plus tard il est évident que la légitimation du FN par une partie de la droite renforça considérablement la crédibilité du parti d’extrême-droite. Les mêmes tentatives se déroulent d'ailleurs actuellement sous les auspices de Zemmour, Robert Ménard et Marion Maréchal.

D’autres exemples se sont produits en Autriche (Sträche) en Italie (Salvini), en Espagne avec Vox et montrent à quel point la droite radicale et l’extrême aspirent à trouver les moyens de gouverner ensemble.

Il est donc crucial qu’une mobilisation démocratique et antifasciste s’organise dans toute l’Europe afin de combattre la catastrophe de Thuringe. 

Memorial 98

voir de nombreux textes et articles de Memorial 98, notamment:


















  


mardi 18 octobre 2016

Lampedusa: récits d'une île d'accueil




Mis à jour du 27 mai 2017



Méditerranée: des milliers de migrants en difficulté au large de l'Italie. Le sommet du G7 en parle à peine, alors que sa tenue bloque les secours.

Des milliers de migrants étaient encore en détresse vendredi 26 mai au large de la Libye, alors que les quelque 6.400 secourus ces derniers jours arrivaient en Italie ou étaient encore en route, dans des conditions souvent difficiles.

En raison du sommet du sommet du G7 qui se déroule en Sicile, les débarquements y sont interdits cette semaine, ce qui rallonge considérablement le trajet des navires de secours.

"Heures d'angoisse avec des milliers de personnes à la dérive en Méditerranée. Les secouristes demandent des renforts, où il y aura encore des tragédies", a commenté Carlotta Sami, porte-parole en Italie du Haut commissariat de l'ONU aux réfugiés (HCR), alors que plusieurs ONG s'interrogeaient: "Où sont les navires européens ? Où est Frontex ?".

- Ni eau, ni vivres -
Dans le même temps, plus de 6.400 personnes secourues cette semaine au large de la Libye ont pris la direction des côtes sud de l'Italie, dont environ les deux-tiers vendredi.
La Croix-Rouge italienne a annoncé que 250 bénévoles étaient mobilisés depuis l'aube dans les ports concernés, en particulier pour aider au regroupement des familles dont les membres ont été séparés au moment de l'embarquement ou du secours.
La tâche est délicate, d'autant que les migrants sont souvent répartis dès l'arrivée au port vers les innombrables centres d'accueil qui hébergent déjà quelque 175.000 personnes à travers toute l'Italie.
Pour les migrants déjà secourus mais encore en mer, la situation était souvent difficile: les navires commerciaux n'ont ni eau, ni vivres, ni couvertures à leur fournir, alors que les côtes sud de l'Italie sont à 48 heures de navigation, contre 24 heures pour la Sicile.

Le Prudence, affrété par Médecins sans frontières (MSF), a lancé un appel à l'aide vendredi, alors qu'il faisait route vers Naples, avec plus de 1.400 personnes à bord, le double de sa capacité.
Depuis le début de l'année, l'Italie a vu débarquer plus de 50.000 migrants sur ses côtes, sans compter ceux secourus ces derniers jours, tandis qu'au moins 1.442 autres sont morts ou disparus en mer, selon l'ONU.

L'actuel afflux n'a rien d'exceptionnel. Il y a exactement un an, plus de 13.000 personnes avaient été secourues en 5 jours fin mai 2016, tandis que plus d'un millier d'autres avaient trouvé la mort.

Et ainsi, les "grands de ce monde" devisent et organisent la traque aux migrants pendant que ceux-ci se noient ou sont sauvés par les bateaux des associations ou des garde-côtes.




MEMORIAL 98




Actualisation du 12 décembre 

« Fuocoammare » récompensé comme meilleur documentaire de l'année, lors de la 29e cérémonie de remise des prix du cinéma européen, le 10 décembre, à Wroclaw, capitale européenne la Culture 2016. 

C'est une bonne occasion de faire connaître cette oeuvre.

Memorial 98

Le documentaire italien Fuocoammare-Par-delà Lampedusa, de Gianfranco Rosi, sorti en février 2016, a obtenu un Ours d'or au festival du film de Berlin.

Fuo… mare… On bafouille quand il faut annoncer le titre à la caissière du cinéma.
 Mais heureusement Lampedusa figure aussi dans le titre enregistré dans notre mémoire, tel un message subliminal.
Combien de fois a-t-on entendu ou vu le nom de cette île sicilienne, à la radio, à la télévision, à la Une des journaux ? 
Des migrants qui accostent ou meurent en route sur le point d'atteindre leur objectif : rejoindre l'Europe afin de fuir la guerre et la famine, quel qu'en soit le prix à payer. 

Les premières images se fixent sur la mer d'huile, un ciel bleu intense, une île parsemée de vert, un nom poétique qui chante le soleil et la lumière. Fuocoammare signifie : ˝mer en feu˝. Pourtant l'eau et le feu ne font pas bon ménage !

Immédiatement, les gyrophares tournent, avant le drame. Ils bleuissent le ciel d'encre. Des hommes s'affairent, enserrés d'une combinaison blanche qui les protège des pieds à la tête.  
Ces silhouettes immaculées n'ont pas de visage. Leur corps s'agite sur un bateau militaire de sauvetage.
Blancheur d'une trêve pour les hommes, les femmes et les enfants en détresse, qui appellent au secours. Un porte-voix s'égosille afin d'obtenir la position de ce ˝rafiot˝ à la dérive où des êtres humains sont amassés. Ils abordent enfin. Les plus vaillants, ceux qui étaient en haut ou sur le pont, débarquent les premiers. Les plus faibles, ceux qui étaient dans la cale, dégagent une odeur de pétrole : ˝Ils pourraient s'enflammer˝ lance un sauveteur ...

Le coût de la traversée n'est pas le même qu'on soit en haut, sur le pont ou dans la cale : une hiérarchie dans l'échelle sociale, pour atteindre dans des conditions déplorables une terre promise.

Une étincelle dans la nuit : chaque naufragé est enveloppé dans une couverture de survie. 
Un sauveteur prend une photo tandis qu'un autre tient un petit carton à la droite des visages hagards. Une date et un numéro y sont inscrits. On les décompte, on les ˝nomme˝ : Lybie, Érythrée, Syrie, Somalie…
Épuisés, ils se meuvent comme des automates, les femmes pleurent; la caméra n'expose pas les enfants. Tous sont transis. 
C'est l'hiver à Lampedusa, la végétation est aride, l'île pelée. Un choix du réalisateur de filmer pendant cette saison.
Des images en filigrane : des corps inertes en hypothermie, gonflés d'eau et morts. La caméra, discrète, ne s'attarde pas.
Le réalisateur dresse le portrait le quelques autochtones de l'île : un médecin, l’animateur d'une radio locale, un enfant d'une douzaine d'années et sa grand-mère.
Un récit s'élabore, aller retour, entre la vie quotidienne des habitants et la radio qui parle de naufragés. Deux mondes se côtoient sans jamais se croiser. C'est le parti pris du réalisateur de ce documentaire subtil et singulier.

Les gyrophares illuminent inlassablement les nuits.
Les sauveteurs ont des gestes automatiques, presque rituels. Ils exécutent leur travail consciencieusement. Le médecin se penche vers ces êtres anéantis, grelottants de froid et leur prodigue des paroles réconfortantes.

Il fait jour, une mélodie s'égrène à la radio. L'enfant court dans la forêt. Sa grand-mère fait son lit, méthodiquement. Les draps immaculés n'ont pas un pli.

Demain on entendra qu'un bateau s'est renversé non loin des côtes faisant tant de morts.
Comme cette habitante, en train de plumer un poulet dans sa cuisine, commentera-t-on « pauvres gens » avant de partir faire le marché ?

Point de passage sur la route maritime entre l'Afrique et l'Europe, cette ile minuscule de vingt kilomètres carrés a vu passer depuis vingt ans quelque 400 000 migrants. Depuis 2010, la vague migratoire s'est accentuée. Le nombre de morts est saisissant : 15000 depuis 2010, 33000 depuis 2002, à la mesure du traitement dégradant imposé par l'Union européenne.

L'exploitation par les passeurs est scandaleuse: 1500 euros pour traverser en haut du navire, 1000 euros sur le pont, 800 euros dans la cale. 

Il faut aller voir ce film avant qu'il ne disparaisse des écrans, ou se procurer le DVD. Le sujet est impitoyable. Il ne s'agit pas d'une randonnée sur l'ile de Lampedusa telle qu'elle est décrite sur les dépliants destinés aux touristes.

Lampedusa, signifie ˝torche˝. Ce nom musical et lumineux n'évoque plus que des naufragés. Il y en a eu des centaines et puis des milliers.

Laurent Gaudé (écrivain français), dans son roman ˝Eldorado˝ paru en 2006, décrivait ces ˝voyages˝ avec un réalisme poignant. Personnage principal : un commandant, gardien de la citadelle Europe, chargé d'intercepter les embarcations des émigrants clandestins. Des histoires de vie de tous ces hommes et femmes en quête de liberté. Ils ont rêvé le paradis Europe. 

L'arrivée est fracassante de ces êtres harassés. Un roman d'une actualité brûlante.

EL


samedi 19 mars 2016

Refouler les migrants, cautionner Erdogan: le naufrage des démocraties européennes.



Un accord anti-démocratique, conclu avec un dirigeant anti-démocratique. Le renoncement à respecter les droits humains, signé avec un régime qui accélère les atteintes les plus graves aux droits humains.

L'accord conclu par l'Union Européenne avec le gouvernement turc, c'est tout cela et bien plus encore.
Dissipons d'abord les mensonges dont cet accord fait l'objet: si le principe d'accueil d'un réfugié bloqué sur le sol turc en échange de chaque expulsion forcée vers la Turquie d'un migrant arrivé sur les côtes grecques est déjà ignoble, évidemment, dans le réel, cet échange n'aura pas lieu. Il faudrait pour cela des pays européens qui acceptent réellement l'arrivée de migrants sur leur sol.
Or si les migrants meurent en mer et continuent à chercher des routes de plus en plus dangereuses pour sauver leur vie, c'est évidemment parce que l'Europe fait tout pour les bloquer, depuis des années et des années, bien avant les crises humanitaires actuelles.

Il y aura donc aussi peu de possibilités d'entrer en Europe par la voie légale qu'il y en avait avant cet accord. Même si dans les prochaines semaines, les autorités turques et européennes organiseront sans nul doute quelques arrivées médiatisées de "réfugiés légaux", sommés de remercier nos gouvernants pour leur générosité. Pour l'heure, en tout cas, la première application de l'accord illustre sa brutalité: au moins 1700 personnes viennent d'être arrêtées par des moyens militaires alors qu'elles tentaient de traverser jusqu'à Lesbos, et emmenées par les autorités turques dans un "gymnase": ce sera dans ces conditions que celles-ci seront censées établir la nationalité des personnes "en respectant le droit international".

Ce que cet accord prévoit, c'est donc le renvoi massif des êtres humains qui arrivent sur les côtes grecques . Qui dit massif, dit forcément collectif et standardisé. Et sur le terrain, face à des gens qui ont tout risqué pour arriver, et pour qui repartir est le pire des cauchemars, on doit évidemment mesurer ce que signifie " renvoi massif et standardisé": naturellement, l'usage de la détention, de la contention, de la violence. Et des grèves de la faim, des auto-mutilations, des suicides et des tentatives de suicide, des mesures disciplinaires contre les individus les plus déterminés à faire valoir leur droits, et la criminalisation globale et brutale des tentatives collectives de faire valoir ces droits.

Il n'y a nul besoin d'extrapoler pour savoir cela: car c'est exactement ce qui se passe dans tous les centres de rétention en Europe, c'est aussi ce qui se passe à toutes les frontières actuellement fermées en Europe. De Calais, où des migrants se cousent la bouche pour dénoncer le traitement inhumain dont ils sont victimes à ces rivières des Balkans, où pourchassées par la police, des hommes, des femmes se noient. En passant par la Grèce où plus de 50 000 personnes sont bloquées dans des conditions innommables, puisque toutes les frontières sont fermées.

Nul besoin d'extrapoler pour savoir quelles conditions de vie, quel déni de droits, quels dangers vont encourir ceux qu'on expulsera vers la Turquie, et encore plus ceux qui oseraient réclamer le respect de leurs droits là bas. Cet accord est signé au moment où la dérive autoritaire et meurtrière d'Erdogan et de ses partisans s'accélère en Turquie . 

Une signature en lettres de sang , une caution de plus aux attaques et aux arrestations des journalistes et des avocats, à la persécution meurtrière des minorités arméniennes ou kurdes, à la répression féroce et ininterrompue des mouvements sociaux et de défense des droits humains. Un accord que les dirigeants européens osent défendre avec une hypocrisie sans nom en affirmant que les conditions sont réunies pour le respect du droit d'asile par Erdogan et son gouvernement. Chacun sait qu'elles risquent de l'être  à peu près autant que lorsque Kadhafi, en vertu d'autres accords avec l'Union Européenne, était lui aussi chargé d'empêcher les migrants d'arriver en Europe. 

Il ne suffit pas de constater l'ignominie de cet accord, de décrire l'abjection anti-démocratique de ses tenants et aboutissants. Il faut aussi mesurer à quel point il est une réponse en forme de lâche trahison aux millions d'Européens qui concrètement ont dit oui à l'accueil des migrantEs. Une nouvelle fois, en satisfaisant aux exigences de l'extrême-droite, les dirigeants européens font preuve d'un opportunisme non seulement ignoble mais inopérant. La seule force sociale de résistance à l'extrême-droite, c'est évidemment la solidarité massive, quotidienne, infatigable qui s'est manifestée et continue à s'exercer partout en 2015, des côtes grecques à celles de Calais, où les soutiens affluent pour faire respecter les droits humains, malgré le danger d'une répression toujours plus grande. Une solidarité qui est aussi celle de ces innombrables endroits où des migrants sont hébergés, quartiers des grandes villes ou petits villages, où tout bêtement, tout se passe bien, hormis l'agitation violente des milices d'extrême-droite, qu'en France, on laisse agir le plus souvent, d'ailleurs. 

Cette trahison là ne peut que renforcer la détermination à construire un front antiraciste qui ne s'embarrasse d'aucune restriction, d'aucune division des droits. Nous n'avons désormais plus aucune raison de nous laisser intimider par les raisonnements selon laquelle la défense du droit inconditionnel à la liberté de circulation et de circulation ne ferait que fragiliser les migrants pouvant accéder spécifiquement au droit d'asile voire le droit d'asile lui même. Le déroulé des évènements de ces deux dernières années le prouve, marqué au départ par de grandes proclamations sur le droit d'asile de la part des dirigeants européens, proclamations toujours suivies de la proclamation de la "nécessaire" lutte contre la migration prétendûment purement économique: la conclusion politique réelle de tout cela, c'est le refoulement global assumé dans les pires conditions qui soient, et la destruction d'un des fondements historiques démocratiques en Europe, le droit d'asile.  

C'était prévisible: le droit d'asile ne peut pas exister seul, dans une marée de racisme et de lois de plus en plus dures contre les étrangers. Le droit d'asile ne peut être que formel, dès lors que ceux qui parviennent jusqu'à nos frontières sont traités comme des flux à endiguer, notamment en n'accordant pas même les conditions de la survie à l'entrée en Europe.

Quand des femmes doivent accoucher dans des bidonvilles, quand même l'accès à l'eau potable ou la collecte des déchets ne sont pas assurés, quand les évacuations policières succèdent aux évacuations policières, qui peut imaginer un seul instant, qu'au milieu de tout cela, ceux qui peuvent demander l'asile puissent le faire dans des conditions susceptibles de leur en garantir l'accès ? Et, ce dans un contexte où toutes les lois sur l'immigration ont des volets qui impactent forcément les demandeurs d'asile dans leur long combat quotidien pour tenter d'obtenir un statut de réfugié. 

En réalité, partout en Europe, et notamment en France, le droit d'asile n'est respecté un minimum que lorsque des luttes offensives pour le respect des droits humains dans leur ensemble sont menées, qui contraignent les autorités à céder, sous le poids de la mobilisation.

Face à des gouvernements européens qui, en pratique, organisent une situation où il n'y aura plus d'accueil pour personne, le slogan historique des migrants unis et en lutte demeure le seul réaliste. Des papiers pour tous, parce que personne n'est illégal.  

Actualisation du 19 juin 2016

L'accord UE-Turquie vivement critiqué par le secrétaire général de l'ONU à la veille de la journée mondiale des réfugiés du 20 juin. Ban Ki-Moon a déclaré samedi 18 juin que « la détention » en Grèce de migrants arrivés depuis l’entrée en vigueur de l’accord UE-Turquie, le 20 mars, « devrait cesser immédiatement ». 
En visite sur l’île de Lesbos, principale porte d’entrée des migrants en Grèce, M. Ban a appelé l’Europe à « répondre de manière humaine, et inspirée par les droits de l’homme » à la crise migratoire. « La détention n’est pas la solution », a-t-il poursuivi.
Il s’exprimait après avoir visité les deux camps de l’île, qui accueillent environ 3 400 personnes, la plupart retenues avant un probable renvoi en Turquie – selon les termes de l’accord UE-Turquie
Memorial 98