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samedi 27 juillet 2019

Pierre Péan: vie et mort d'un négationniste


La mort de Pierre Péan, journaliste et écrivain, donne lieu à une véritable avalanche d'éloges. Il est présenté comme un modèle de rigueur et d’indépendance. On le désigne même comme celui qui aurait découvert et publié les turpitudes de Mitterrand à l’époque de Vichy, alors que celles-ci étaient connues depuis fort longtemps.
La mort de Péan a également servi aux adversaires de Mediapart et des enquêtes journalistiques en général à le présenter comme l’anti-modèle de ce travail d’investigation. Péan avait depuis longtemps emboîté le pas à la haine de Mitterrand et de ses amis et obligés à l'encontre d'Edwy Plenel, fondateur de ce média.

Or Péan a porté le drapeau du négationnisme sur le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994, au cours duquel un million de personnes ont été massacrées en quelques semaines. Il a défendu la politique des autorités françaises de l’époque qui ont permis et couvert ce génocide et notamment celle de Mitterrand alors président de la République. Il a inventé un « complot » des victimes Tutsi qui aurait été responsable du déclenchement du génocide. Ses thèses alimentent encore largement la propagande négationniste en la matière.
Notons que Péan ne s’est jamais rendu au Rwanda.
Cette fureur négationniste concernant un génocide en Afrique, continent dont il se présentait comme un spécialiste, est parfaitement en phase avec les discours du pouvoir et de la haute hiérarchie militaire française. Elle soulève évidemment de graves interrogations sur l’ensemble de l’œuvre de Péan. 

   
Ses écrits ont donné lieu à un procès en 2008. A la suite de la publication de son ouvrage « Noires fureurs, Blancs menteurs » Péan ainsi que son éditeur Claude Durand (Fayard) étaient poursuivis par Ibuka, association de rescapés du génocide des Tutsi du Rwanda et SOS Racisme pour diffamation raciale et provocation à la discrimination raciale. 
Quatre pages dans le premier chapitre, expliquaient, entre autres, que «  le Rwanda est aussi le pays des mille leurres tant la culture du mensonge et de la dissimulation domine toutes les autres chez les Tutsis et, dans une moindre part, par imprégnation, chez les Hutus ». D'autres passages reprennent ce propos, étayé par des citations d'anciens colons allemands ou belges et l'accentuent même. Parmi les défenseurs de Péan, Hubert Védrine et Bernard Debré , ministre de la coopération de Balladur au moment du génocide. Ce dernier maintient une ligne négationniste, notamment dans deux livres qui diffusent cette propagande.

Pendant trois jours de procès, les 24, 25, 26 septembre 2008, on a souvent débattu de l'«ubwenge», concept rwandais qui, selon les défenseurs de Pierre Péan, s'apparente au mensonge systématique mais « pas de façon négative comme chez nous, en France », ou selon ceux de la partie civile, à de l'intelligence.
 Face à cette querelle d'africanistes, la procureure de la République, Anne de Fontette a, au terme des débats, remis certains points sur les i. : «  Les témoins sont venus dans un drôle de mouvement intellectuel nous dire que le mensonge, au Rwanda, serait une qualité. Pour ma part, je note que le terme a été utilisé en français, sans précision sur les diverses traductions que pouvait revêtir le mot en kinyarwanda, au Rwanda. Or, le terme est ici utilisé à la française, où il n'a pas une connotation positive. » La représentante du ministère public s'est également étonnée du choix de certains auteurs des citations choisies par Pierre Péan, comme Paul Dresse, proche de l'extrême droite et dont le « langage colonial de l'époque », comme le souligne l'auteur, n'hésite pas à qualifier les Tutsis «  de race des plus menteuses sous le soleil ». Et Anne de Fontette de conclure que les deux délits étaient bel et bien constitués.

A l’occasion récente du 25e anniversaire du génocide, les mises en cause à propos de l’implication de dirigeants français de l’époque ont été actualisées. L’attention s’est portée sur Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères et surtout à l’époque secrétaire général de l’Élysée. Or ce même Védrine a comparu afin de défendre Péan en 2008 lors du procès de ce dernier. La boucle est bouclée dans ce petit monde qui gravitait autour de Mitterrand.  
Le déroulement de ce procès démontre les ressorts et arguments des négationnistes, si proches de ceux qu’on retrouve dans des cas semblables (lire ici le compte rendu qu'en fit Memorial 98 sous la plume de Souâd Belhaddad)
   

Au moment du génocide, Mitterrand était président et Balladur chef d’un gouvernement de cohabitation, suite aux élections de 1993. Védrine jouait un rôle capital et bénéficiait de l’entière confiance du président.    

Mitterrand et Védrine étaient particulièrement complaisants à l’égard des chefs Hutu, considérés comme favorables à la France car francophones, alors que les dirigeants Tutsi, qui avaient dû se réfugier en Ouganda, étaient considérés comme favorables au monde anglophone. Péan,  souverainiste  et nationaliste très proche de Chevènement, partageait cette vision « géopolitique » anti-Tutsi.
Les habitants et les pouvoirs publics de notre pays ont un devoir particulier en ce qui concerne le Rwanda.
En effet, une partie du combat est aujourd'hui celui de la pleine reconnaissance par l’État français de ses responsabilités.
Cet État qui prétend parler en notre nom, persiste aujourd'hui à garder un silence complice sur l’implication de l’armée française dans le génocide des Tutsi.
Or le pouvoir Hutu extrémiste a reçu de manière continue et appuyée le soutien des autorités françaises tant au plan politique, militaire que financier, avant, pendant et après le génocide. Toute la vérité doit être faite au sujet de cette implication : tous les documents doivent être rendus publics. C’est pourquoi nous soutenons et partageons pleinement le combat de nos amis et partenaires de Ibuka, du CPCR et de Survie afin que la vérité se fasse jour et que les coupables éventuels soient jugés.

On notera que Védrine est toujours présent sur la scène politique et médiatique. Il s’est manifesté en organisant très récemment l'offensive rageuse des fidèles de Mitterrand à propos du génocide des Tutsi. Ces derniers ont adressé une lettre à Olivier Faure, dirigeant du Parti socialiste afin de mettre en cause Raphaël Glucksmann, tête de la liste commune PS-Place Publique pour les élections européennes de mai 2019. A leurs yeux, il a péché en osant rappeler le rôle de l'ancien président et de son entourage dans l'aide apportée par les autorités françaises aux génocidaires .

Parmi les signataires de ce texte, Hubert Védrine, principal suspect dans ces décisions mais également Roland Dumas, ancien ministre des Affaires étrangères de Mitterrand. Or Dumas est depuis fort longtemps passé du côté des dictateurs en Afrique, fait appel à des thèmes antisémites et assistait au meeting-spectacle de Dieudonné au Zénith de Paris dès 2006, en compagnie de ses amis de la famille Le Pen.

Cette lettre de menaces a montré quel point les amis de Mitterrand sont soucieux d'empêcher que la vérité se fasse jour à propos de ce génocide et des responsabilités françaises.

C'est ce que nous avions également rappelé lors d'une allocution de Memorial 98 le soir du 7 avril, dans le cadre de la veillée organisée comme chaque année par l'association Ibuka-France en mémoire des victimes du génocide. 
Nous y appelions à la vigilance face aux nombreuses tentatives pour bloquer un accès complet aux archives, voir ici la vidéo de cette intervention: https://www.youtube.com/watch?v=MaYgH39DV4Y

Péan soutient Mitterrand sur la (non) responsabilité de Vichy et Pétain dans la déportation des Juifs de France.

Contrairement à la légende qui entoure son livre sur Mitterrand intitulé « Une jeunesse française » Péan ne voulait pas compromettre le président de l’époque, comme il l'a lui-même indiqué à de nombreuses reprises. Il cherchait au contraire à maitriser avec lui le flot de révélations qui se faisait jour. Il a d’ailleurs souvent manifesté son agacement face à l’interprétation trop négative qui aurait été faite de sa publication et insisté sur la cordialité et le caractère affectueux maintenu de ses relations avec Mitterrand après la parution du livre.


La clé se trouve dans son livre  Dernières volontés, derniers combats, dernières souffrances (de Mitterrand publié en 2002). L'essentiel de cet ouvrage est consacré aux rapports de Mitterrand et de la place de Vichy et Pétain dans la déportation des Juifs de France.  L’antisémitisme y affleure dans de nombreuses pages.
Péan fait comme si Mitterrand avait été victime d'un complot animé par Serge Klarsfeld, ayant des prolongements jusqu'en Israël, et qui visait à "remettre la Shoah au centre de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale". Selon Mitterrand, approuvé par Péan, Klarsfeld voulait " mettre la République à genoux" 
Il y justifie qu'un président de la République ait pu organiser un véritable mur du silence autour de son passé avec décoration par la francisque de Pétain, de son amitié maintenue avec René Bousquet, et avec la même impudence,  ait pu rompre ce silence en banalisant Vichy.
                    Bousquet avec des hauts officiers SS et ci-dessous dans                           l'intimité de Mitterrand à Latché en 1974 





En effet Mitterrand a maintenu durant ses deux septennats la fiction d'une non responsabilité des autorités françaises dans la déportation des Juifs de France. Il faisait même fleurir très régulièrement la tombe de Pétain.   
Ainsi chaque 11 novembre, de 1987 à 1992, François Mitterrand alors président de la République, a fait déposer une gerbe de fleurs présidentielle sur la tombe du Maréchal Pétain, à l’île d’Yeu, au prétexte du rôle de ce dernier lors la première guerre mondiale
Les associations de résistants et de victimes du nazisme avaient beau protester unanimement, rien n'y faisait. En 1992 le scandale fut plus important, car une large campagne publique se déroulait contre ce geste de révérence à l'égard du chef de la collaboration. 
Du coup, le préfet de la Vendée, chargé par la présidence de la République de fleurir la tombe  le 11 novembre, dut attendre cette année-là 17 h 15 pour se rendre en hélicoptère sur l'île d'Yeu, lieu de sépulture de Pétain. Il craignait  d'être confronté aux manifestants présents sur place. C'était juste après que Serge Klarsfeld et la quarantaine de personnes l'accompagnant eurent pris le dernier bateau régulier de retour de l'île. Ils étaient venus «s'assurer qu'une gerbe ne sera plus déposée sur la tombe de Pétain par le président de la République». Au bout du compte, la gerbe du préfet côtoyait celles déposées dans les heures précédentes par Jean-Marie Le Pen et par "l'Association nationale Pétain Verdun" (ANPV, émanation des nostalgiques de Vichy). 
Devant l’ampleur du scandale, Mitterrand fut contraint de suspendre l'hommage à Pétain à partir de 1993, c'est à dire à la toute fin de son deuxième septennat.





Lionel Jospin, qui a succédé à François Mitterrand à la tête du Parti socialiste, avait pris d'emblée du recul à l'égard de ce dernier lorsqu'il fut le candidat de la gauche à l'élection présidentielle de 1995.  Il fit état d'un « droit d'inventaire » par rapport aux positions de Mitterrand à l'égard du régime de Vichy, et notamment aux liens d'amitié qui l'unissaient à René Bousquet, ancien dirigeant de la police du régime pétainiste, organisateur notamment de la rafle du Vel’d’Hiv’. Cette rupture avec le passé mitterrandien lui valut d'ailleurs des haines féroces de la part des proches de l'ancien président et un soutien de ce dernier à  la candidature de Chirac. Ses fidèles Pierre Bergé et Roger Hanin se chargèrent des attaques violentes à l'encontre du candidat socialiste. par une ironie de l’Histoire, c’est ce même Chirac qui prit le parti de rompre avec l’hypocrisie et de reconnaître enfin en juillet 1995 que « "...Ces heures noires souillent à jamais notre histoire et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l'occupant a été, chacun le sait, secondée par des Français, secondée par l'État français. La France, patrie des Lumières, patrie des Droits de l'homme, terre d'accueil, terre d'asile, la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable..."


A droite, c'est Sarkozy qui lança, dès sa campagne électorale de 2007, une offensive d'ampleur contre la "repentance" et contre la reconnaissance de la participation des autorités françaises à la Shoah
Sarkozy a même boycotté la cérémonie du 8 mai 2007, pour ne pas se retrouver à côté de Chirac qui avait reconnu les responsabilités françaises dans la déportation des Juifs. Son successeur Laurent Wauquiez  a poursuivi dans la même voie par un accueil en grande pompe de Eric Zemmour qui travaille à réhabiliter Pétain et son régime. 
Plus récemment, Emmanuel Macron a voulu rendre hommage à Pétain, lors du centenaire de la fin de la 1e guerre mondiale. Il a repris l’argumentation bien connue sur le « grand soldat » qui aurait ensuite fait « des choix funestes ». Face au scandale, il a du renoncer à cet hommage.


Au total, Pierre Péan, prétendument rigoureux et indépendant, a de manière croissante dans son œuvre, épousé les méandres des froids intérêts de pouvoirs en place. Il a sacrifié toute retenue à la défense d'une propagande négationniste à propos du génocide de Tutsi au Rwanda et de l’implication de Mitterrand dans le déroulement de ce terrible massacre. Cette dérive avait débuté bien avant, notamment par sa complaisance à l’égard des ambiguïtés de Mitterrand face à Pétain et Vichy.

Albert Herszkowicz 
MEMORIAL 98 

De nombreux liens et références figurent dans ce texte. Ils donnent une image plus complète des problèmes traités. On pourra aussi consulter les articles suivants concernant d'autres proches de Mitterrand qui le suivirent dans ses méandres et mensonges concernant la Shoah ou le génocide des Tutsi : Jean d'Ormesson ainsi que Jean-Luc Mélenchon





vendredi 5 avril 2019

25 ans après le génocide des Tutsi au Rwanda: l'implication française doit être reconnue et jugée.



                                          Marche à Paris le 7 avril 2019



Mise à jour du 15 mai 2019

Offensive rageuse des fidèles de François Mitterrand à propos du génocide des Tutsi: ils adressent une lettre à Olivier Faure, dirigeant du Parti socialiste,  afin de mettre en cause Raphaël Glucksmann, tête de la liste commune PS-Place Publique pour les élections européennes. A leurs yeux, il a péché en osant rappeler le rôle de l'ancien président et de son entourage dans l'aide apportée par les autorités françaises aux génocidaires .

Parmi les signataires de ce texte, Jack Lang, Michel Charasse l'auto-proclamé "flingueur" de l'ancien président, Hubert Védrine, principal suspect dans ces décisions (voir ci-dessous) mais également Roland Dumas, ancien ministre des Affaires étrangères de Mitterrand. Or Dumas est depuis fort longtemps passé du côté des dictateurs en Afrique, fait appel à des thèmes antisémites et assistait au meeting-spectacle de Dieudonné au Zénith de Paris dès 2006, en compagnie de ses amis de la famille Le Pen.

Cette lettre de menaces montre à quel point les amis de Mitterrand sont soucieux d'empêcher que la vérité se fasse jour à propos de ce génocide et des responsabilités françaises.

C'est ce que nous avions également rappelé lors d'une allocution de Memorial 98 le soir du 7 avril, dans le cadre de la veillée organisée comme chaque année par l'association Ibuka-France en mémoire des victimes du génocide. 
Nous y appelions à la vigilance face aux nombreuses tentatives pour bloquer un accès complet aux archives, voir ici la vidéo de cette intervention: https://www.youtube.com/watch?v=MaYgH39DV4Y

La lettre des Védrine, Dumas et autres Cazeneuve est une mauvaise action qui déshonore ceux qui l'ont écrite et publiée.

MEMORIAL 98

A l'occasion du 25e anniversaire du début du génocide des Tutsi au Rwanda, un ébranlement est en train de se produire en France, concernant à la fois la mémoire de cet immense crime et également la mise en lumière des responsabilités des autorités françaises avant, pendant et après le massacre. La multiplication des articles de presse en témoigne.

La chape de plomb qui entoure la mise à jour ces responsabilités est en train de craquer de toute part. Ce mouvement se produit grâce à la détermination des survivants du génocide et à des militaires français qui ont décidé de témoigner.

Le pionnier a été Guillaume Ancel, ancien officier de l’armée de terre qui a affirmé que les militaires français  ont laissé faire des massacres et ont reçu l'ordre de "livrer des armes aux génocidaires dans les camps de réfugiés."
Cet officier a pris part à l'opération dite Turquoise au Rwanda, en 1994, en tant que capitaine du 2e régiment étranger d'infanterie.
Son livre Rwanda, la fin du silence montre que les troupes envoyées par Paris lors de cette opération avaient pour mission de "stopper le FPR, donc d'empêcher la victoire de ceux qui combattaient les génocidaires"
Un général qui se trouvait au Rwanda a également témoignéAujourd'hui âgé de 84 ans, Jean Varret est nommé fin 1990 chef de la Mission militaire de Coopération (MMC). A Kigali, le colonel rwandais Pierre-Célestin Rwagafilita, chef d'état-major de la gendarmerie, vient lui demander des armes lourdes pour faire du maintien de l'ordre, en lui expliquant: «Je vous demande ces armes, car je vais participer avec l'armée à la liquidation du problème. Le problème, il est très simple : les Tutsi ne sont pas très nombreux, on va les liquider». De retour à Paris, le général Varret rend compte du risque de soutenir un pouvoir obsédé par la menace d'une «cinquième colonne» tutsi, au moment où le Front patriotique rwandais (FPR, tutsi) mené par Paul Kagame tente d'entrer au Rwanda depuis l'Ouganda. Le général est lu, mais personne ne l'écoute, affirme-t-il.

Face à ces révélations et au scandale qui menace, Emmanuel Macron louvoie. Il reçoit à l’Élysée les responsables de l’association Ibuka mais refuse de se rendre au Rwanda pour ce 25e anniversaire.
Il crée une commission d’historiens censée faire la lumière sur la période des années 1990-1994 mais en élimine l’historienne du CNRS Hélène Dumas, spécialiste du Rwanda dont elle maîtrise la langue.  
Nous soutenons la protestation contre cette exclusion qui laisse penser que la commission ne sera pas indépendante et appelons à en signer l'appel .
La composition de la commission a d'ailleurs  fait réagir la communauté historienne ces derniers jours, après l’annonce de la mise à l’écart de deux des principaux spécialistes français du sujet : Hélène Dumas seule experte à maîtriser le kinyarwanda et Stéphane Audoin-Rouzeau directeur d’études à l’EHESS. 
Ce dernier, qui dit avoir été reçu par la cellule Afrique de l’Élysée quelques jours avant l’annonce, explique qu’on lui a laissé entendre que « certains de [ses] écrits sur le rôle de l’armée française au Rwanda avaient pesé dans la balance et que [sa] présence serait une source de blocage. Et ce, après m’avoir expliqué au préalable que mes travaux avaient contribué à motiver la création de cette commission ».  
Il n’y a d’ailleurs aucun spécialiste du Rwanda dans la commission.
Le  doute subsiste également sur la capacité qu’auront les chercheurs à avoir accès aux archives de François Mitterrand. C’est Dominique Bertinotti, ancienne ministre déléguée à la famille, qui est la mandataire des archives du double septennat de l’ancien président français. Elle peut, à ce titre, s’opposer à la consultation du fonds. 
On comprend donc  la prudence de Marcel Kabanda, président d’Ibuka qui déclare: " J'ai le sentiment que la France est largement impliquée, mais jusqu'où ? Ce sont peut-être ces archives qui vont nous l'apprendre.
"Je pense aussi que tout ne se trouve pas dans ces papiers. Nous avons souvent été déçus, ou trahis. Donc j'ai des craintes »

1994, le génocide 
Le 7 avril 1994 marque le début du génocide des Tutsi du Rwanda et des "jours de sang" du mois d'avril:
C'est à ce génocide que revient  chaque année le triste privilège d'ouvrir les commémorations du mois d'avril, au cours duquel est honorée la mémoire des victimes des trois génocides majeurs du XXe siècle : celui des Tutsi du Rwanda le 7 avril, date du début des massacres en avril 1994, celui de la Shoah le 19 avril correspondant au début de la révolte du ghetto de Varsovie le 19 avril 1943, celui des Arméniens le 24 avril, correspondant aux premières arrestations des intellectuels arméniens à Constantinople/Istanbul en avril 1915.
Nous y associons le premier génocide du XXe siècle commis en 1904 par l'Allemagne impériale  contre les peuples Herero et Nama en Afrique australe, les actions génocidaires en Bosnie à Srebrenica, au Darfour, le génocide des Roms, les actions génocidaires du régime khmer rouge au Cambodge et la récente tentative d’extermination des Yézidis d’Irak par Daech, les actions génocidaires contre les Rohingya en Birmanie ...


Memorial 98 appelle à participer aux initiatives de commémoration et de solidarité organisées dans différentes villes par nos partenaires de l'association de rescapés Ibuka .


C'est en effet le 7 avril 1994 que débutèrent au Rwanda les massacres qui allaient voir la mort d'au moins un million de personnes jusqu'à juillet de la même année: des individus définis comme Tutsi, constituant la majorité des victimes, mais aussi des Hutu opposés aux partisans de l'idéologie raciste dite "Hutu Power"
D'une durée de cent jours, ce fut le génocide le plus bref et concentré de l'histoire et celui de la plus grande ampleur quant au nombre de morts par jour de tuerie.
Fruit d'une idéologie raciste mise en œuvre sur des décennies, ce génocide s'est appuyé, pour diffuser la haine, avant et pendant, sur une forme perverse d'humour, notamment à la Radio Télévision des Milles Collines, mais aussi sur les caricatures déshumanisantes de la propagande génocidaire .
Comme pour tous les projets génocidaires, celui-ci s'accompagne de campagnes négationnistes, de difficultés à faire reconnaître les responsabilités entre autres les responsabilités françaises et à faire vivre la mémoire. Il a fallu attendre 20 ans pour qu'enfin une stèle au Père Lachaise à Paris commémore ce génocide et encore 2 ans avant que soit inauguré un Jardin de la Mémoire dans un parc parisien.
Des progrès limités ont aussi été réalisés dans le domaine de la justice puisque enfin des génocidaires ont été jugés et condamnés en France. Ces procès doivent beaucoup à l’action de nos amis du Collectif des parties civiles pour le Rwanda qui poursuivent un combat incessant pour que le Parquet et les tribunaux jouent enfin leur rôle. En effet la justice demeure très partielle, lente et laborieuse. Des génocidaires présumés lui échappent.
Les habitants de nôtre pays ont un devoir particulier en ce qui concerne le Rwanda. En effet, une partie du combat est aujourd'hui celui de la pleine reconnaissance par l’État français de ses responsabilités. Cet État qui prétend parler en notre nom, persiste aujourd'hui à garder un silence complice sur l’implication de l’armée française dans le génocide des Tutsi.
Or le pouvoir Hutu extrémiste a reçu de manière continue et appuyée le soutien des autorités françaises tant au plan politique, militaire que financier, avant, pendant et après le génocide. Toute la vérité doit être faite au sujet de cette implication : tous les documents doivent être rendus publics.
Les preuves s'accumulent maintenant quant à la participation des pouvoirs publics français et d’institutions financières à l’exécution du crime.
Nos amis et partenaires des associations Ibuka, qui regroupe des rescapés tutsi et du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR) qui mène un énergique combat judiciaire ainsi que l'ONG Sherpa, ont porté plainte contre la banque BNP. Ils l’accusent d’avoir favorisé le génocide en finançant la livraison d’armes, malgré l’embargo décidé par l’ONU.

En même temps les mises en cause se multiplient à propos de l’implication de dirigeants français de l’époque. L’attention se concentre sur Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères et surtout à l’époque secrétaire général de l’Élysée à l'époque du génocide, déjà plusieurs fois cité.


A ce moment (1993-1995) Mitterrand était président et Balladur chef d’un gouvernement de cohabitation, suite aux élections de 1993. Védrine jouait un rôle capital et bénéficiait de l’entière confiance du président.    

Selon le journaliste Patrick de Saint-Exupéry,  spécialiste du Rwanda, fondateur de la revue XXI et qui a dénoncé le génocide dès 1994, un haut fonctionnaire chargé d’examiner les archives de l’Elysée de 1990 à 1994 affirme que les autorités françaises ont bien donné l’ordre de réarmer les auteurs du massacre, alors que ces derniers venaient d’être mis en déroute par le Front patriotique rwandais (FPR).
Le fonctionnaire, anonyme mais manifestement très bien informé, qui a eu accès aux archives au moment de leur ouverture par François Hollande en 2015, évoque un document faisant état d’une fronde de certains militaires français contre la décision des autorités françaises de réarmer les génocidaires.
En marge de ce document et concernant le trouble de ces militaires, une note manuscrite d’Hubert Védrine insistait sur la nécessité de «s’en tenir aux directives fixées» et donc de livrer les armes.

 
Selon un autre spécialiste du Rwanda, Jacques Morel, cité par Libération, on retrouve la signature de Védrine en bas d’une note sur une dépêche officielle citée par l’agence Reuters et datée du 15 juillet 1994.
La dépêche était titrée: «Paris prêt à arrêter les membres du gouvernement intérimaire rwandais.», eux qui avaient orchestré le génocide et qui s’étaient repliés dans les zones sous contrôle français.
En marge de la dépêche, Hubert Védrine avait écrit: «Lecture du Président (Mitterrand): ce n’est pas ce qui a été dit chez le Premier ministre (Balladur).»
L’arrestation fut donc annulée.

Mitterrand et Védrine étaient particulièrement complaisants à l’égard des chefs Hutu, considérés comme favorables à la France car francophones, alors que les dirigeants Tutsi, qui avaient dû se réfugier en Ouganda étaient considérés comme favorables au monde anglophone.
De plus Mitterrand défendait la thèse négationniste du « double génocide », selon lequel les torts étaient partagés entre génocidaires et victimes. Ainsi après le sommet franco-africain de Biarritz en 1994, il lance à un journaliste qui l’interroge : “De quel génocide parlez-vous, monsieur ? De celui des Hutus contre les Tutsis ou de celui des Tutsis contre les Hutus ? ”
                                          
Védrine a de son côté défendu l’auteur négationniste Pierre Péan en 2008 lors du procès de ce dernier après la parution de son livre sur le Rwanda « Noires fureurs, blancs menteurs ». Le déroulement de ce procès démontre les ressorts et arguments des négationnistes, si proches de ceux qu’on retrouve dans des cas semblables (lire ici le compte rendu qu'en fit Memorial 98)
   
C’est dans cette sphère du déni qu’avait aussi agi le juge « anti-terroriste » Jean-Louis Bruguière chargé d’une enquête sur l’attentat qui le 6 avril 1994, toucha l’avion transportant le président du Rwanda Habyarimana,  abattu par deux missiles à son approche de l’aéroport de  la capitale Kigali.
Bruguière conclut, au terme d’une enquête partiale conduite depuis Paris, sans déplacement sur les lieux de l’attentat, à la responsabilité des rebelles tutsi (FPR) ; il lança des mandats d’arrêt internationaux contre de hauts responsables du FPR au pouvoir à Kigali.
Suite aux  conclusions du rapport Bruguière, les thèses négationnistes se renforcèrent et obtinrent une sorte de droit de cité dans le discours public, notamment français. L’attribution au FPR de la responsabilité de l’attentat du 6 avril a servi  à protéger des questions embarrassantes les dirigeants politiques de cette époque de cohabitation : Mitterrand, Balladur, Léotard, Juppé,  Roussin, Hubert Védrine, les responsables militaires et tous les officiels ayant joué un rôle dans la complicité militaire, politique, diplomatique et financière de la France dans le génocide.
Bruguière, parti à la retraite avant une carrière politique dans les rangs de l’UMP, son successeur, le magistrat anti-terroriste Marc Trévidic se rendit à Kigali en 2012, ce que n’avait jamais fait Bruguière, et aboutit à des conclusions totalement inverses sur le déroulement de qui allait constituer le prétexte de la mise en œuvre du crime.

Les habitants et les pouvoirs publics de notre pays ont un devoir particulier en ce qui concerne le Rwanda.
En effet, une partie du combat est aujourd'hui celui de la pleine reconnaissance par l’État français de ses responsabilités.
Cet État qui prétend parler en notre nom, persiste aujourd'hui à garder un silence complice sur l’implication de l’armée française dans le génocide des Tutsi.
Or le pouvoir Hutu extrémiste a reçu de manière continue et appuyée le soutien des autorités françaises tant au plan politique, militaire que financier, avant, pendant et après le génocide. Toute la vérité doit être faite au sujet de cette implication : tous les documents doivent être rendus publics. C’est pourquoi nous soutenons et partageons pleinement le combat de nos amis et partenaires de Ibuka, du CPCR et de Survie afin que la vérité se fasse jour et que les coupables éventuels soient jugés. On notera que Védrine est toujours présent sur la scène politique et médiatique. Il semble qu’il soit écouté par le nouveau président français. Il serait même  à l’origine du tournant consistant à s'allier avec Bachar El Assad sous prétexte de « lutter contre le terrorisme » alors que Assad en est le principal responsable et parrain. Védrine a aussi beaucoup de sympathie « réaliste » envers Poutine. 
Dans ce domaine de la responsabilité des États la justice des Pays-Bas a émis un verdict historique, bien qu'incomplet et frustrant. Elle juge que les autorités de son pays ont laissé se dérouler le génocide de Srebrenica (un an à peine après celui des Tutsi), sans permettre le sauvetage des personnes qui tentaient de se réfugier dans l'enclave des Casques Bleus néerlandais présents sur place. C'est le résultat d'une longue bataille des victimes et de leurs avocats avec le soutien d'ONG néerlandaises et internationales, mobilisées pour la justice et contre l'impunité.
Cette reconnaissance est importante car elle trace la responsabilité des gouvernements qui laissent se dérouler des génocides et crimes contre l'humanité et n'interviennent pas pour sauver des vies humaines. C’est dans le même sens que nous devons agir afin que soit levée la chape de plomb de la dissimulation au nom de la raison d’État.

En effet, à l’inverse, l'impunité des auteurs des génocides et massacres représente un facteur évident de récidive et de perpétuation des actes génocidaires.  On se souvient notamment du propos de Hitler trouvant un encouragement dans la manière dont le génocide arménien de 1915 était nié :
« Mais qui se souvient encore du massacre des Arméniens ? » déclarait-il dans une allocution aux commandants en chef de l'armée allemande le 22 août 1939, quelques jours avant l'invasion de la Pologne.
 
C'est pourquoi, plus que jamais et en permanence,  la mémoire des génocides nourrit nos combats. 

Le génocide des Tutsi est également le récit d'une horreur absolue, dans laquelle des voisins massacrent ceux qu'ils connaissent et fréquentent. Des victimes supplient qu'on les tue avec une arme à feu  afin d'échapper à la machette et au gourdin mais pour cela les massacreurs exigent qu'ils payent le le prix de la balle. De manière croissante des livres et témoignages rendent compte de ces atrocités. Les femmes subirent un sort particulier avec les très nombreux viols et tortures particulières. Les survivantes luttent pour leur dignité et se regroupent comme celles de la maison de Kigali qui ont écrit le récit de leurs souffrances et de leurs combats.

A l'orée du 25e anniversaire, c'est un immense champ de mémoire et de solidarité qui est en train de s'ouvrir et auquel nous appelons à participer, pour que justice soit faite. 



MEMORIAL 98


Mise à jour du 21 avril 2019:
"Retour à Kigali ": un documentaire programmé le 25 avril sur France, à voir dès maintenant en suivant le lien ci-dessous, avec les témoignages de Guillaume Ancel et d'autres lanceurs d'alerte et des entretiens avec les chefs militaires Lanxade et Quesnot. On comprend clairement l'importance de l'engagement de l'armée française dans la formation militaire de l'armée génocidaire https://www.telerama.fr/television/a-voir-sur-telerama.fr-retour-a-kigali,-un-documentaire-implacable-sur-le-genocide-au-rwanda,n6221374.php?fbclid=IwAR1CRqUqvpTsiUvHlSfsLAFIo9lOQGgA5sGVibK8ZSNfTu0a1iQtph0JfLU